Nous avons déniché sur la Toile une bien jolie nouvelle dont l'histoire se passe à Saint-Léger. Bruno l'a écrite. Concacté, il a accepté que nous l'écrivions ici, tout en précisant : "Je vais vous décevoir en vous disant que le village de mon histoire est inventé !"
Nous ne sommes pas déçus : le Père François n'habite pas St Léger du Ventoux, mais on peut faire comme si...

 

 

e êve

par Bruno Bottero

 

 

Sophie Maurel passait tous ses étés en Provence, avec ses parents ; ils étaient devenus des familiers du petit village sous le charme duquel ils avaient succombé.
Sophie n'avait que six ans, mais elle aussi aimait bien Saint-Léger, petit village, à peine plus grand qu'un hameau, mais très vivant, situé à flanc de coteau, sur un léger plateau.
Ses maisons se blottissaient autour de sa petite place ombragée où coulait la fontaine. Les platanes avaient été taillés pour que leurs branches servent de parasol aux bancs où s'asseyaient les vieux du village, le soir à la fraîche.
L'église, sur une légère butte, dominait la place, et la mairie, flanquée de part et d'autre de l'école de garçons et de filles, faisait le penchant ; mais depuis longtemps déjà, il n'y avait plus d'enfants pour en essuyer les bancs.

 

Pays de Sault - Destination Mont Ventoux
http://www.saultenprovence.com/

 

La rue principale, escortée de quelques maisons bien entretenues, traversait la place ; l'été, la plupart des commerces locaux ouvraient : boulangerie-épicerie, bistrot-tabac, avec possibilité de prendre son repas, et même un bureau de poste temporaire ; rien ne manquait, pas même un petit marché, les vendredis matin sur la place du village où les paysans des environs venaient vendre leurs produits.
Dès l'automne, le village reprenait ses quartiers d'hiver, les commerces n'ouvrant qu'une partie de la journée, sauf le bistrot bien entendu.

La famille Maurel avait des cousins dans la région, éloignés certes, mais à qui ils rendaient visite une fois par an, en été. Ils avaient ainsi l'impression de mieux faire partie de cette région qu'ils aimaient si bien ; au point que, cinq ans plus tôt, ils avaient acheté une ferme juste à l'entrée du village, disons plutôt une dépendance de ferme que M. Maurel restaurait au fil des vacances avec l'aide de Sylvie, sa femme.

 

St Léger du Ventoux, plus petit village du Vaucluse, à la limite de la Drôme Provençale
http://www.vaucluse-visites-virtuelles.com/glvirtualbluepopouts/st-leger.html

 

Ici à Saint-Léger, chacun se connaissait ; les vacanciers étaient rares et la famille Maurel avait été adoptée et savait se faire apprécier. D'ailleurs, Sylvie n'hésitait pas à laisser sa fille se rendre seule au village ; tous les commerçants la connaissaient bien : c'était un peu l'enfant du pays ; elle était née à Forcalquier, petite ville voisine.

Sophie rapportait parfois le pain ou les oeufs et les commerçants lui donnaient volontiers un bonbon, du chocolat ; un inconnu aurait été fort étonné certains après-midi de voir cette petite fille attablée à la terrasse du bistrot en train de siroter une grenadine ou de déguster une glace, mais Saint-Léger n'était pas sur la route des vacances, il fallait connaître.

Sophie aimait aussi écouter les vieux raconter leurs histoires : elIe les trouvait passionnantes.
Elle était presque tombée amoureuse de son pépé, comme elle disait. Elle l'avait rencontré par hasard, une fin d'après-midi, en rentrant chez elle, une glace à la main, devant le banc où la père François était assis.

Le père François, tout le monde le connaissait ! C'était l'ancêtre du village, un poilu de 14, le seul qui soit revenu et qui était encore vivant !
La moustache blanche devait être d'époque, toujours taillée impeccable, retroussée sur les bords ; son chapeau ne le quittait que la nuit. La journée, il restait rivé sur ses cheveux blancs qu'il cachait en partie ; son visage ressemblait à du parchemin ridé.
Il était toujours habillé de noir, sauf sa chemise, blanche, un gilet, une veste, un pantalon à rayures et de gros brodequins à oeillets et lacets.
Il restait là, assis, dès seize heures, les deux mains sur la canne qu'il avait travaillée lui-même, et de temps à autre, il somnolait et appuyait son menton sur ses mains boursouflées pour s'assoupir un peu.

 

(...) Dans cet espace resserré, que traverse un vent coulis, s'est formée une entité, balisée par les villages de Saint Léger, Brantes et Savoillans.
Dans ce terroir s'élève l'énigmatique montagne de Geine.
Depuis treize ans, je les explore et les dessine.
http://pagesperso.laposte.net/jlm/ventoux.htm

 

Ce jour-là, Sophie l'avait réveillé presque en sursaut : elle avait trébuché devant lui et sa boule de glace était tombée avec un floc qui lui parut insignifiant, mais le "Oh ! Mince !" qu'elle lâcha réveilla le père François :
- Eh bêe ! Eh bêe ! Petite ! Tu me réveilles en me disant merde, dis ?
- Mais, j'ai pas dis merde ! et puis j'ai pas fait exprès ! C'est ma glace !

Le père François regarda la crème blanchâtre qui fondait à ses pieds, releva la tête et vit la mine désolée de Sophie :
- Allez, vaï, petite, tiens, va t'en acheter une autre et tu viendras me dire merci et non plus m... ! pas vrai ?

Sophie prit les cinq francs avec un sourire radieux, courut racheter une glace et revint s'asseoir à ses côtés :
- Merci, mons...
Elle n'acheva pas, sembla réfléchir et ajouta :
- Comment tu t'appelles ?
- François.
- François ?
- Eh oui ! On dirait que ça t'étonne.
- Mais c'est un nom de garçon, ça !

Sophie trouvait impensable que quelqu'un qui était aussi vieux puisse avoir le même prénom que des garçons de son école :
- Mais tu sais, même si je suis vieux, j'ai été un garçon aussi ; maintenant, on m'appelle plutôt le Père François, mais c'est bien sympathique !
- Je peux t'appeler Pépé, moi ?
- Pépé ? Tu en as un de Pépé ?
- Non, je ne sais pas.
- Alors, appelle-moi Pépé. Et toi, comment tu t'appelles ?
- Sophie.
- Ah ! Sophie ! C'est joli, tu sais ; j'aime bien. Tiens, approche-toi ! Je vais te dire un secret.
- Un secret ? Un vrai de vrai ?
- Bien sûr, té !
- Dis vite !
- Quand j'étais plus jeune, j'avais une amie qui s'appelait Sophie. Elle était jolie, jolie, té, comme toi, mais plus grande.
- C'était ta copine ?
- Ma copine, oh ! oui, je l'aimais ; puis la guerre est arrivée, je suis parti et je ne l'ai plus revue.
- Tu étais obligé de partir ?
- Eh oui ! petite. Tu sais, la guerre, c'est terrible.
- Tu as de la peine ?
- Oh ! non, plus maintenant ; tu sais, avec l'âge, on oublie.
- Moi aussi, je veux te dire un secret, dit Sophie, rien que pour toi !
- Un secret ? Pour moi ?
- Je fais des rêves, plein de rêves, Pépé !
- Mais, petite, tout le monde fait des rêves !
- Toi aussi, Pépé, tu en fais ?
- Oh, péchaïré ! Tu sais, je suis vieux, je ne rêve plus ; il me reste des souvenirs ; mais pourquoi c'est un secret ?
- Attends, je vais te raconter et tu vas comprendre.
Et Sophie raconta.

 

St Léger du Ventoux - Dans les gorges du Toulourenc
http://pagesperso.laposte.net/jlm/ventoux.htm

 

Elle avait rêvé dernièrement que Buck, le chien du voisin, se faisait écraser par une voiture. Le lendemain, Buck avait été projeté contre un mur par un fou du volant qui devait se croire perdu sur cette route du bout du monde. Le chien n'était pas mort, mais une belle entaille lui ornait la fesse droite.

Le père François la regarda avec attention ; il ne pensa pas un instant qu'elle pouvait mentir : comment aurait-elle pu inventer une telle histoire ? Elle la racontait avec une telle candeur, une telle innocence, comme un rêve banal, mais il était tout retourné : cette petite semblait avoir fait un rêve prémonitoire, il avait du mal à le croire :
- Eh bée, petite, tu en as un secret ! et tu n'en as jamais parlé ?
- Oh ! si à ma mère, une fois ; mais quand je commence à lui raconter, elle me dit toujours "C'est bien, ma chérie, tu fais des rêves merveilleux." alors que j'ai à peine commencé et hop, elle est déjà ailleurs !
- Moi, j' aime bien tes secrets, petite ; tu reviendras encore m'en raconter ?
- Vrai, je peux venir, Pépé ? Ce sera notre secret à nous, pas vrai, Pépé ? Demain ?
- Viens demain, viens. Tu sais, moi j'attends, j'ai tout mon temps, tu me raconteras.
Sophie était repartie.

 

la vallée du Toulourenc vue des ruines de Brantes
http://pagesperso.laposte.net/jlm/ventoux.htm

 

Un autre jour, elle avait rêvé d'un orage qui dévastait tout sur son passage, mais le ciel était resté désespérément bleu.
Le pépé lui avait dit :
- Tu t'es peut-être trompée de jour, petite. Tu sais, j'en ai vu ici des orages ! Bou Diou ! A faire peur aux collines d'Esclagnon là-derrière !
Et d'un large geste de la main, il avait désigné la colline où s'adossait le village.
- Dis Pépé, comment ça fait les collines qui ont peur ?
- Oh là là ! C'est comme si elles tremblaient dans leur ventre. Les branches des arbres se brisent, les feuilles se déchirent et le ciel pleure si fort que ses larmes forment des torrents de boue qui emportent tout…
- C'est beau ce que tu racontes, Pépé, comme les poésies que j'apprends à l'école ; et ben, tu sais, c'est comme ça que je l'ai vu, mon orage dans le rêve.
- Sûrement, petite, sûrement…

L'été, cette année-là, semblait fourmiller des secrets que Sophie et le pépé se racontaient ; il semblait vouloir s'éterniser.
Pourtant…
Bientôt, Sophie repartirait, la vie reprendrait ses habitudes, l'hiver viendrait. Le père François oublierait la petite Sophie jusqu'au prochain été, il oublierait sans doute aussi ses prémonitions.

Pourtant, ce matin-la, quelques jours avant son départ, Sophie paraissait en effervescence, elle marmonnait entre ses dents :
- Mais qu'est-ce que tu as ce matin ? demanda sa mère.
- Rien, rien, je parle en moi...
- Tu parles en toi ?

Mais Mme Maurel avait posé la question par routine, elle n'en attendait pas de réponse et quittait déjà la pièce. De toute façon, Sophie n'aurait pas dit son secret ; ce matin, elle se souvenait parfaitement de son rêve, il fallait qu'elle voit son Pépé, qu'elle le lui raconte ! La journée lui parut longue, longue ; Sophie trépignait :
- Mais qu'est-ce que tu as, ma poupée ? Tu ne tiens pas en place ! Tu veux aller faire un tour au village ?
- Non, il fait encore trop chaud.
Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'il n'était que quinze heures et que le Pépé ne serait pas encore là.

Finalement, à quinze heure trente, elle n'y tint plus :
- Maman, je peux aller au village ?
- Mais oui, mais oui, je te l'ai déjà dit, va et ne rentre pas trop tard !

Elle arriva rapidement sur la place : pas de Pépé ! Pourtant, les habitués étaient là.
Elle s'avança, semblant chercher :
- Il est pas là, le Pépé ?
- Qui ?
- Le Pépé ! Le père François !
- Ah ! le père François !

Les deux hommes qui étaient presque aussi âgés que lui se regardèrent :
- Eh non, pitchounette, mais si tu veux le voir, va à la maison à côté de la boulangerie, c'est la sienne.

 

 

Elle partit sans attendre, traversa la place en courant et arriva devant la porte. Il y avait du monde à l'entrée.
Elle s'approcha, essaya de se faufiler ; Mme Borel la boulangère l'arrêta :
- Mais qu'est-ce que tu fais là, ma petite Sophie ? Qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux voir le Pépé ! Le père François !
- Le père François ?
- Oui, mon Pépé, c'est important.
- Oh là là ! Ma pauvre petite, c'est bien triste, le Pépé comme tu dis, tu l'aimais bien, pas vrai?
- Oui, et on avait un secret tous les deux !
- Pauvre Sophie va, le Pépé, il est mort cette nuit, tu sais !
- Je le sais, madame, je le sais ; c'est à cause de notre secret que je voulais le voir, mais maintenant c'est trop tard !

Pendant que Mme Borel continuait à dire "pauvre petite, pauvre petite", Sophie s'en retourna, murmurant en elle-même :
- Je veux plus rêver ! Je veux plus rêver !

 

Source : le site de Bruno http://bbottero.free.fr/  

 

 

aint Léger du Ventoux et ses trente habitants
u pied du Ventoux regardent passer le temps...

 

 

 merci, runo!

 

 

une présentation de St Léger du Ventoux
avec les photos de Christine
l'ami Gilles vous propose sa visite du village
Philippe vous fait découvrir le centre de St Basile
et les activités pratiquées avec les enfants durant l'été 2003
l'escapade à St Léger de Myriam et Yvan (Belgique) - nov 2005
 mai 2015 - St Léger les Paray (Saône et Loire) en balade
août 2019 - c'est au tour de St Léger le Petit (Cher)
Bruno a fait se rencontrer Sophie et le Père François...
Frédéric Mistral est passé par St Léger ! (cartes postales anciennes ici)
pour découvrir Brantes et le Mont Ventoux
2024 - Ce "village des Gaulois qui résiste à tout"
à l’ombre du mont Ventoux - article du Dauphiné Libéré

inon, merci de fermer l'agrandissement.

 

 

 

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