amartine et Saint Point

 par Michel Guironnet

 

 

Saint Point est au 19e siècle un gros bourg agricole du Mâconnais. Son hôte le plus illustre, Alphonse de LAMARTINE, réside au château : "Né pendant la Révolution, écolier sous l'Empire, diplomate de la Restauration, parlementaire sous Louis Philippe, ministre de la Seconde République, écarté des affaires sous Napoléon III", Alphonse de LAMARTINE traverse le siècle de sa haute stature.

 

 

Lamartine et le château de Saint oint 

 

Né à Mâcon le 21 octobre 1790, LAMARTINE passe son enfance à Milly, dans la maison de son père Pierre, retiré de la carrière militaire. Aux côtés de sa mère Alix Des Roys, le futur poète et homme politique partage ses premières années entre les villages de Bussières et de Pierreclos.

Emile MAGNIEN explique : "Le château de Saint Point… est une acquisition de son père, Pierre de LAMARTINE.

En 1799, à la suite d'un partage successoral, la seigneurie de Saint Point était échue à Esprit Boniface Henri DE CASTELLANE qui, en 1800, la vendit à trois acquéreurs.
Mais la propriété étant hypothéquée, la vente fut annulée à la requête d'un créancier et l'on procéda à une adjudication publique qui eut lieu le 10 février 1801. Pierre de LAMARTINE… put enlever l'adjudication sur l'enchère de 80 050 francs."

"L'intérêt pour lui de cet achat était beaucoup plus dans les 70 hectares de terres, prés et bois, que dans le château lui-même. Il avait été dévasté par une bande de paysans révoltés lors de "la Grande Peur" qui, en Mâconnais, sévit avec violence en juillet 1789…

 

le château de Saint Point
tableau de 1840

 

Lors de l'établissement du contrat de mariage d'Alphonse de LAMARTINE en 1820, Saint Point constitua l'essentiel de la dot de celui-ci…
A son retour de Naples, dès 1821, LAMARTINE décida de faire de Saint Point sa demeure fixe, et d'y commencer les aménagements dont la grande bâtisse avait si grand besoin. Le 1er mai 1823, il peut enfin s'y installer avec femme et enfant…
Notre poète est désormais heureux de pouvoir faire figure de gentilhomme à part entière, ayant une demeure personnelle spacieuse et rénovée…"

En effet, Alphonse De LAMARTINE a épousé le 6 juin 1820, à Chambéry, Mary Ann Elisa BIRCH, née le 13 mars 1790. Son premier enfant, Alphonse, naît le 15 février 1821. Julie, sa fille, naîtra le 14 mai 1822.

 

 

 

 

Lamartine et les paysans du âconnais 

 

LAMARTINE raconte ses souvenirs d'enfance dans "Les confidences", souvenirs évocateurs de la vie paysanne :

"… C'est un jour d'automne, à la fin de septembre ou au commencement d'octobre. Les brouillards, un peu tempérés par le soleil encore tiède, flottent sur les sommets des montagnes. Tantôt ils s'engorgent en vagues paresseuses dans le lit des vallées qu'ils remplissent comme un fleuve surgi dans la nuit ; tantôt ils se déroulent sur les prés à quelques pieds de terre, blancs et immobiles comme les toiles que les femmes du village étendent sur l'herbe pour les blanchir à la rosée ; tantôt de légers coups de vent les déchirent, les replient des deux côtés d'une rangée de collines, et laissent apercevoir par moments, entre eux, de grandes perspectives fantastiques éclairées par des tramées de lumière horizontales qui ruissellent du globe à peine levé du soleil.

Il n'est pas bien jour encore dans le village. Je me lève. Mes habits sont aussi grossiers que ceux des petits paysans voisins, ni bas ni souliers, un chapeau, un pantalon de grosse toile écrue, une veste de drap bleu à longs poils, un bonnet de laine teint en brun, comme celui que les enfants des montagnes de l'Auvergne portent encore : voilà mon costume.

 

 

Je jette par-dessus un sac de coutil qui s'entrouvre sur la poitrine comme une besace à grande poche. Cette poche contient, comme celle de mes camarades, un gros morceau de pain noir mêlé de seigle, un fromage de chèvre, gros et dur comme un caillou, et un petit couteau d'un sou, dont le manche de bois mal dégrossi contient en outre une fourchette de fer à deux longues branches. Cette fourchette sert aux paysans, dans mon pays, à puiser le pain, le lard, et les choux dans l'écuelle où ils mangent la soupe. Ainsi équipé, je sors et je vais sur la place du village près du portail de l'église, sous deux gros noyers. C'est là que, tous les matins, se rassemblent, autour de leurs moutons, de leurs chèvres et de quelques vaches maigres, les huit ou dix petits bergers de Milly, à peu près du même âge que moi, avant de partir pour les montagnes.

Nous partons, nous chassons devant nous le troupeau commun dont la longue file suit à pas inégaux les sentiers tortueux et arides des premières collines. Chacun de nous à tour de rôle va ramener les chèvres à coups de pierres quand elles s'égarent et franchissent les haies. Après avoir gravi les premières hauteurs nues qui dominent le village et qu'on n'atteint pas en moins d'une heure au pas de troupeaux, nous entrons dans une gorge, haute, très espacée, ou l'on n'aperçoit plus ni maison, ni fumée, ni culture.

Les deux flancs de ce bassin solitaire sont tout couverts de bruyères aux petites fleurs violettes, de longs genêts jaunes dont on fait des balais ; çà et là, quelques châtaigniers gigantesques étendent leurs longues branches à demi nues. Les feuilles brunies par les premières gelées pleuvent autour des arbres au moindre souffle de l'air. Quelques noires corneilles sont perchées sur les rameaux les plus secs et les plus morts de ces vieux arbres. Elles s'envolent en croassant à notre approche. De grands aigles ou éperviers, très élevés dans le firmament, tournent pendant des heures au-dessus de nos têtes, épiant les alouettes dans les genêts ou les petits chevreaux qui se rapprochent de leurs mères. De grandes masses de pierres grises tachetées et un peu jaunies par les mousses, sortent de terre par groupes sur les deux pentes escarpées de la gorge.

Nos troupeaux, devenus libres, se répandent à leur fantaisie dans les genêts. Quant à nous, nous choisissons un de ces gros rochers dont le sommet, un peu recourbé sur lui-même, dessine une demi-voûte et défend de la pluie quelques pieds de sable fin à ses pieds.

 

Lamartine en Mâconnais

 

Nous nous établissons là. Nous allons chercher à brassées des fagots de bruyères sèches et les branches mortes tombées des châtaigniers pendant l'été. Nous battons le briquet. Nous allumons un de ces feux de bergers si pittoresques à contempler de loin, du pied des collines ou du pont d'un vaisseau quand on navigue en vue des terres.

Une petite flamme claire et ondoyante jaillit à travers les vagues noires, grises et bleues de la fumée du bois vert que le vent fouette comme une crinière de cheval échappé. Nous ouvrons nos sacs, nous en tirons le pain, le fromage, quelquefois les oeufs durs, assaisonnés de gros grains de sel gris. Nous mangeons lentement, comme le troupeau rumine. Quelquefois l'un d'entre nous découvre à l'extrémité des branches d'un châtaignier des gousses de châtaignes oubliées sur l'arbre après la récolte. Nous nous armons tous de nos frondes, nous lançons avec adresse une nuée de pierres qui détachent le fruit de l'écorce entrouverte, et le font tomber à nos pieds.

Nous le faisons cuire sous la cendre de notre foyer, et si quelqu'un de nous vient à déterrer de plus quelques pommes de terre oubliées dans la glèbe d'un champ retourné, il nous les apporte, nous les recouvrons de cendres et de charbons, et nous les dévorons toutes fumantes, assaisonnées de l'orgueil de la découverte et du charme du larcin.

 

 

A midi, on rassemble de nouveau les chèvres et les vaches, couchées déjà depuis longtemps au soleil sur la grasse litière des feuilles mortes et des genêts. A mesure que le soleil, en montant, a dispersé les brouillards sur ces cimes éclatantes et tièdes de lumière, ils se sont accumulés dans la vallée et dans les plaines. Nous voyons seulement surgir au-dessus les cimes des collines, les clochers de quelques hauts villages, et à l'extrémité de l'horizon les neiges rosées et ombrées du mont Blanc, dont on distingue les ossements gigantesques, les arêtes vives et les angles rentrants ou sortants, comme si l'on était à une portée de regard.

Les troupeaux réunis, on s'achemine vers la vraie montagne. Nous laissons loin derrière nous cette première gorge alpestre, où nous avions passé la matinée. Les châtaigniers disparaissent, de petites broussailles leur succèdent ; les pentes deviennent plus rudes ; de hautes fougères les tapissent ; çà et là, les grosses campanules bleues et les digitales pourprées les drapent de leurs fleurs. Bientôt tout cela disparaît encore. Il n'y a plus que de la mousse et des pierres roulantes sur les flancs des montagnes.

Les troupeaux s'arrêtent là avec un ou deux bergers. Les autres, et moi avec eux, nous avons aperçu depuis plusieurs jours, au dernier sommet. de la plus haute de ces cimes, à côté d'une plaque de neige qui fait une tache blanche au nord, et qui ne fond que tard dans les étés froids, une ouverture dans le rocher qui doit donner entrée à quelque caverne…"

"Mes jours de berger se passaient ainsi, avec quelques variations suivant les saisons. Tantôt c'était la montagne avec ses cavernes, tantôt les prairies avec leurs eaux sous les saules ; les écluses des moulins, dans lesquelles nous nous exercions à nager ; les jeunes poulains montés à cru et domptés par la course ; tantôt la vendange avec ses chars remplis de raisins, dont je conduisais les bœufs avec l'aiguillon du bouvier, et les cuves écumantes que je foulais tout nu avec mes camarades ; tantôt la moisson, et le seuil de terre où je battais le blé en cadence avec le fléau proportionné à mes bras d'enfant. Jamais homme ne fut élevé plus près de la nature et ne suça plus jeune l'amour des choses rustiques, l'habitude de ce peuple heureux qui les exerce, et le goût de ces métiers simples, mais variés comme les cultures, les sites, les saisons, qui ne font pas de l'homme une machine à dix doigts sans âme, comme les monotones travaux des autres industries, mais un être sentant, pensant et aimant, en communication perpétuelle avec la nature qu'il respire par tous les pores, et avec Dieu qu'il sent par tous ses bienfaits."

 

 

LAMARTINE est très attaché à Saint Point : "Ma vie date de ce manoir" dit-il.
Il quitte Saint Point le 15 septembre 1823 pour rejoindre un poste à l'ambassade de France à Florence jusqu'à la fin de l'été 1828, date où il revient à Saint Point.

"Il y est déjà unanimement vénéré, car dès sa prise de possession du château, il s'est révélé généreux, très proche des paysans de la vallée, attentif à leurs problèmes et toujours disposé à leur venir en aide… Il était toujours de plain-pied avec toutes les petites gens des hameaux voisins. C'est parmi ces familles paysannes qu'il recrutait une bonne partie de son personnel de maison" (E. MAGNIEN op.cit)

LAMARTINE décrit dans "Geneviève" une maison au bord d'une ravine, peuplée d'arbres où se trouve une petite cour avec une galerie de bois et un escalier de pierres brutes qui mène à la chambre. Il décrit le sort des pauvres gens qui, n'ayant aucun bien à eux, "viennent défricher un coin de sable, bâtir une grange et une maison. Les hommes vont, les étés, moissonner dans la plaine, l'automne vendanger pour les vignerons, l'hiver pour battre le blé en grange."

L'auteur parle des femmes qui ont toutes un "nourrisson de l'hospice" parce que cela les aide à vivre et qu'on dit que "l'air est sain dans les bruyères et les genêts."

"Nous trouvons curieusement dans le récit du petit Bastien et dans la dernière partie du roman une autre de ces descriptions : alors que l'enfant est prétendument élevé dans les environs de Voiron, Lamartine décrit exactement le Haut Mâconnais pour situer le cadre dans lequel il grandit et il va jusqu'à donner au hameau de ses parents nourriciers celui du lieu-dit le plus reculé du Mâconnais, entre Pierreclos et Tramayes : le Gros Soyer."

 

nourrice morvandelle

 

Dans cette zone pauvre et montagneuse, "l'élevage" des enfants de l'Assistance était une véritable industrie au 19e siècle.
Le 16 août 1873, on relève dans les registres de Saint Point cet acte de décès :
Né à Mâcon "le 18 février dernier, fils de père inconnu et de DARGAUD Claudine, domiciliée à Trambly… placé en nourrice… et élevé par le premier déclarant, BENAS Jean-Marie, propriétaire cultivateur, trente-deux ans, demeurant au Prost, hameau de Saint Point, et par la nommée Marie LAROCHETTE, son épouse ménagère, trente-quatre ans…"
Louis DARGAUD est "décédé aujourd'hui au domicile de ses père et mère nourriciers, à huit heures du matin."

Effectivement, "le domaine du Gros Soyer est bien haut, bien haut, et bien loin de toute paroisse."
"La description que donne Lamartine des lieux au chapitre CLV est frappante de précision et de vérité - si l'on en retire la mention des contrebandiers qui vont entre France et Savoie et ne sont ici que pour ramener le lecteur vers Voiron ! "

Voici, décrite par "Le tailleur de pierres de Saint Point", la vie des paysans les plus pauvres dans les premières années du 19e siècle :
"Le creux de la gorge, la pente de la montagne, les bruyères, les genêts et l'enclos où nous sommes, étaient toujours restés indivis entre les trois maisons de proches parents. Chacun prenait un champ ou l'autre pour avoir le seigle et les pommes de terre de l'année. Les bêtes paissaient où elles voulaient, en commun. Quand venait la saison de battre les châtaigniers, les hommes et les garçons montaient sur les arbres, les femmes et les jeunes filles se tenaient dessous pour les ramasser.
On faisait trois sacs de la récolte, plus ou moins égaux selon le nombre des enfants de chaque maison, et chacun prenait le sien."
Emile MAGNIEN commente : "Telle était bien, vers 1850 encore, la condition des plus humbles paysans du Haut Mâconnais entre Milly et la vallée de Saint Point."

 

 

LAMARTINE meurt à Paris le 28 février 1869.
Son souhait est d'être inhumé dans le petit cimetière de Saint Point.

Ses obsèques, après un dernier voyage au milieu d'une haie presque continue de paysans, révèlent l'estime dans laquelle le tenait le Mâconnais tout entier :

"Son cercueil, amené par le train, partit de Paris le 3 mars à trois heures de l'après-midi pour arriver en gare de Mâcon le lendemain à sept heures. Un service funèbre eut lieu en l'église Saint-Vincent, où le corps fut apporté, depuis le fourgon mortuaire, par un groupe d'ouvriers typographes. Une foule immense remplissait l'église et garnissait la place d'Armes, parmi laquelle des représentants de l'Académie française et des écrivains parisiens...

 

le tombeau de Lamartine, à Saint Point

 

Vers neuf heures, le service funèbre terminé, un long cortège se mit en route vers Saint Point. Il avait neigé dans la nuit, mais le soleil brillait. Les cloches de Prissé, de Saint Sorlin, de Milly, de Bussières, sonnaient le glas au passage tandis qu'à l'embranchement de tous les chemins, des groupes compacts de paysans mâconnais venaient rendre un dernier hommage à leur illustre compatriote. Les femmes pleuraient. Les hommes étaient graves. Les compagnies de sapeurs-pompiers formaient la haie d'honneur. On fit une halte devant Monceau, puis à La Roche-Vineuse où s'étaient rassemblés ceux de Milly et de Bussières et où le curé donna l'absoute.
Enfin, vers midi et demi, on atteignit Saint Point. Le cercueil fut déposé devant l'entrée du château avant d'être porté à l'église où le curé célébra l'office des morts tandis que la cloche sonnait le glas. La foule remplissait le vieux cimetière et le parc du château. Dans la chapelle du tombeau familial, on avait tendu un drap noir sur lequel on lisait l'inscription : "Ses bienfaits ne sortiront pas de nos cœurs."
Dans le recueillement général, LAMARTINE venait rejoindre dans "l'argile aimée du coteau natal" sa mère, sa fille et sa femme."

 

 

e Mâconnais de Lamartine

 

De nombreux passages de l'œuvre de LAMARTINE se rattachent à Saint Point ou à une localité voisine.
Ainsi dans "Les confidences" :

 

vue de Saint Point vers 1840

 

"Le village obscur où le Ciel m'avait fait naître, et où la Révolution et la pauvreté avaient confiné mon père et ma mère, n'avait rien qui pût marquer ni décorer la place de l'humble berceau d'un peintre ou d'un contemplateur de l'œuvre de Dieu.

En quittant le lit de la Saône, creusé au milieu de vertes prairies et sous les fertiles coteaux de Mâcon, et en se dirigeant vers la petite ville et vers les ruines de l'antique abbaye de Cluny, où mourut Abailard, on suit une route montueuse à travers les ondulations d'un sol qui commence à s'enfler à l'œil comme les premières vagues d'une mer montante.

A droite et à gauche blanchissent des hameaux au milieu des vignes. Au-dessus de ces hameaux, des montagnes nues et sans culture étendent en pentes rapides et rocailleuses des pelouses grises, où l'on distingue comme des points blancs de rares troupeaux. Toutes ces montagnes sont couronnées de quelques masses de rochers qui sortent de terre, et dont les dents usées par le temps et par les vents présentent à l'œil les formes et les déchirures de vieux châteaux démantelés.

En suivant la route qui circule autour de la base de ces collines, à environ deux heures de marche de la ville, on trouve, à gauche, un petit chemin étroit voilé de saules, qui descend dans les prés vers un ruisseau où l'on entend perpétuellement battre la roue d'un moulin.

Ce chemin serpente un moment sous les aunes, à côté du ruisseau, qui le prend aussi pour lit quand les eaux courantes sont un peu grossies par les pluies ; puis on traverse l'eau sur un petit pont, et l'on s'élève par une pente tournoyante, mais rapide, vers des masures couvertes de tuiles rouges, qu'on voit groupées au-dessus de soi, sur un petit plateau. C'est notre village. Un clocher de pierres grises, en forme de pyramide, y surmonte sept ou huit maisons de paysans. Le chemin pierreux s'y glisse de porte en porte entre ces chaumières."

 

l'église de Saint Point

 

LAMARTINE évoque souvent des lieux du Mâconnais dans ses œuvres.

Emile MAGNIEN est certainement l'homme qui connaît le mieux ce sujet.
Il nous explique que, à partir de 1850, quand LAMARTINE entreprend ses romans destinés, très ouvertement, à constituer une "littérature du peuple", c'est toujours au pays de l'enfance et à son expérience personnelle qu'il demande les éléments de ses récits.

Le titre même du "Tailleur de pierres de Saint Point" rend compte de ce parti pris. Et si le cadre géographique de "Geneviève" semble s'éloigner du Mâconnais, en fait bien des détails topographiques et maints détails de caractère social s'y rapportent. La transposition dans l'espace y est souvent contredite par tel ou tel terme local du Mâconnais.

LAMARTINE décrit "les maisons écartées les unes des autres, qui ont chacune un verger et un pré avec des noyers et des sorbiers", il dit ce qu'est un soyer : "un arbre qui a de la moelle dans le bois et avec lequel les enfants font des sifflets."
C'est un sureau.

Cette vallée de Saint Point, LAMARTINE la décrit dans les premières pages du "Tailleur de pierres" en partant du col du Bois Clair; à Bourgvilain. Il dessine, de sa plume lyrique, un moulin : "La nature est une grande artiste quand on la laisse conformer elle-même ses moyens à son but. Ce moulin en est la preuve. Je ne passe jamais par ce village sans admirer cette combinaison irréfléchie qui fait de cette construction du hameau, un modèle de pittoresque raisonné."

Ce qui est surprenant, c'est qu'aucun des hameaux de Saint Point, si chargés de poésie, ne soit nommément désigné dans les descriptions lamartiniennes.

MAGNIEN a glané dans le "Tailleur de pierres" des termes locaux, très spécifiques qui sont employés par LAMARTINE :

la "mérende" pour le repas, le verbe "hucher" pour lancer un appel, l'expression "se parler" pour signifier que deux amoureux officialisent leur penchant l'un pour l'autre, le "coquetier" pour le commerçant récolteur et vendeur des produits de la ferme, les "feux des bordes", la "gorgère" pour désigner le petit plastron brodé au costume des femmes, le verbe "ravaler" pour transporter vers le bas, descendre, "l'orne" pour le rang de terre bêchée, le "nourrin" pour le porc engraissé prêt à être sacrifié.

 

Laissons, pour terminer, la parole au poète :

 

 

"Quelquefois dès l'aurore, après le sacrifice,
Ma bible sous mon bras, quand le ciel est propice,
Je quitte mon église et mes murs jusqu'au soir,
Et je vais par les champs m'égarer ou m'asseoir,
Sans guide, sans chemin, marchant à l'aventure,
Comme un livre au hasard feuilletant la nature…

Déjà, tout près de moi, j'entendais par moments
Monter des pas, des voix et des mugissements ;
C'était le paysan de la haute chaumine
Qui venait labourer son morceau de colline,
Avec son soc plaintif traîné par ses bœufs blancs,
Et son mulet portant sa femme et ses enfants…

Laissant souffler ses bœufs, le jeune homme s'appuie
Debout, au tronc d'un chêne, et de sa main essuie
La sueur du sentier sur son front mâle et doux,
La femme et les enfants tout petits, à genoux,
Devant les bœufs privés baissant leur corne à terre,
Leur cassent des rejets de frêne et de fougère
Et jettent devant eux en verdoyants monceaux
Les feuilles que leurs mains émondent des rameaux ;
Ils ruminent en paix, pendant que l'ombre obscure,
Sous le soleil montant, se replie à mesure,
Et, laissant de la glèbe attiédir la froideur,
Vient mourir et border les pieds du laboureur.
Il rattache le joug, sous la forte courroie,
Aux cornes qu'en pesant sa main robuste ploie ;
Les enfants vont cueillir des rameaux découpés,
Des gouttes de rosée encore tout trempés,
Au joug avec la feuille en verts festons les nouent
Que sur leurs fronts voilés les fiers taureaux secouent
Pour que leur flanc qui bat et leur poitrail poudreux
Portent sous le soleil un peu d'ombre avec eux.
Au joug de bois poli le timon s'équilibre,
Sous l'essieu gémissant le soc se dresse et vibre
L'homme saisit le manche, et sous le coin tranchant
Pour ouvrir le sillon le guide au bout du champ…

La terre, qui se fend sous le soc qu'elle aiguise,
En tronçons palpitants s'amoncelle et se brise.
Et tout en s'entrouvrant fume comme une chair
Qui se fend et palpite et fume sous le fer.
En deux monceaux poudreux les ailes la renversent.
Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ;
Ses reptiles, ses vers, par le soc déterrés,
Se tordent sur son sein en tronçons torturés.
L'homme les foule aux pieds et, secouant le manche,
Enfonce plus avant le glaive qui les tranche ;
Le timon plonge et tremble et déchire ses doigts ;
La femme parle aux bœufs du geste et de la voix ;
Les animaux, courbés sur leur jarret qui plie,
Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie,
Comme un cœur généreux leurs flancs battent d'ardeur,
Ils font bondir le sol jusqu'en sa profondeur.
L'homme presse ses pas, la femme suit à peine ;
Tous au bout du sillon arrivent hors d'haleine,
Ils s'arrêtent ; le bœuf rumine, et les enfants
Chassent avec la main les mouches de leurs flancs….

Un moment suspendu, les voilà qui reprennent
Un sillon parallèle, et sans fin vont et viennent
D'un bout du champ à l'autre, ainsi qu'un tisserand
Dont la main, tout le jour sur son métier courant,
Jette et retire à soi le lin qui se dévide,
Et joint le fil au fil sur sa trame rapide,
La sonore vallée est pleine de leurs voix ;
Le merle bleu s'enfuit en sifflant dans les bois,
Et du chêne à ce bruit les feuilles ébranlées
Laissent tomber sur eux les gouttes distillées.
Cependant le soleil darde à nu, le grillon
Semble crier de feu sur le dos du sillon.
Je vois flotter, courir sur la glèbe embrasée
L'atmosphère palpable où nage la rosée
Qui rejaillit du sol et qui bout dans le jour,
Comme une haleine en feu de la gueule d'un four ;
Des bœufs vers le sillon le joug plus lourd s'affaisse ;
L'homme passe la main sur son front, sa voix baisse ;
Le soc glissant vacille entre ses doigts nerveux ;
La sueur, de la femme imbibe les cheveux ;
Ils arrêtent le char à moitié de sa course ;
Sur les flancs d'une roche ils vont lécher la source,
Et, la lèvre collée au granit humecté,
Savourent sa fraîcheur et son humidité."

 

LAMARTINE
"Jocelyn, les laboureurs"

 

 

   

 

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