'if du cimetière de aint-éger

 

 

"La première remarque qui pourrait être faite, c'est que, dans de nombreux cimetières, des ifs ont été plantés à des périodes différentes, quelquefois très anciennes comme c'est le cas pour l'If millénaire de Saint Ursin. Quelques-uns l'ont été lorsque les paroisses furent édifiées ou rétablies après des troubles (invasions normandes, guerres de religions, révolution française…) Il en existe encore un certain nombre dans la Manche.

L'if est aussi, dans l'ancienne croyance, associée à l'immortalité, du fait de sa longévité et de son caractère "sempervirens" (toujours vert) qui restaient des marqueurs pour les anciens. Certains spécialistes le comparent au cyprès pour les Romains. Il était déjà, il faut le rappeler, considéré comme un arbre sacré pour les Celtes (Xe au IIIe siècle avant J.C.) et on dit même que les baguettes des druides étaient faites en if. Il apparait aussi dans la mythologie scandinave.

Le bois de l'If était recherché depuis le moyen âge pour fabriquer des armes comme les arcs qui furent utilisés à la bataille d'Hastings en 1066 ou par les archers anglais pendant la guerre de cent ans. Ce qui contribua en partie à sa disparition dans les campagnes.

Il fit l'objet de tout temps d'une protection attentive des habitants, comme à Servigny où les habitants en 1789 intentèrent un procès qu'ils gagnèrent au curé qui avait fait abattre l'if du cimetière.

 

 

l'if du cimetière de St Léger

 

Certains expliquent que les ifs étaient plantés près des portes des églises, c'est le cas à Saint Léger et à Saint Ursin, et que l'on enterrait souvent les curés à leurs pieds. Force est de constater que c'est effectivement souvent le cas pour ce qui est leur position dans le cimetière, mais pour ce qui est de l'inhumation des curés, ce n'est pas vraiment vérifié.

La plantation d'un if avait la réputation de chasser les miasmes (odeurs nuisibles) qu'il pouvait y avoir en raison du fait que les corps étaient enterrés sans cercueil jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. On prétendait aussi qu'il protégeait aussi contre la peste.
Il permettait d'éviter la divagation des bestiaux dans le cimetière, assez fréquente au cours des siècles, parce que l'ingestion de son feuillage étant mortel pour eux, les habitants se gardaient bien de prendre le risque qu'ils puissent s'intoxiquer.
Au sujet de sa toxicité, certains historiens indiquaient que les chefs gaulois se seraient suicidés (dixit César) avec un poison à base d'if. La toxicité de l'arbre est certaine mais des mythes et légendes sont venus amplifier ce caractère particulier et entourer l'arbre d'une forme de crainte et de respect.

A Saint Léger, nous connaissons précisément la date où cet arbre fut planté grâce au curé Prosper Guilbert qui écrivit, à la demande de son évêque Monseigneur Bravard, le texte de la conférence ecclésiastique de 1865/1866 (chapitre1 art. 5). En voici donc l'histoire : "Après la tentative infructueuse des Vendéens ou Chouans qui, de concert avec les Anglais, avaient essayé de s'emparer du port de Granville, quelques-uns d'entre eux, au retour, passèrent par Saint Léger et contraignirent une pauvre femme à abattre l'arbre dit de la Liberté. La malheureuse, effrayée par leurs menaces, faillit perdre la raison. Mais après leur passage, un patriote nommé Pierre Godard, craignant qu'il ne résultât de la disparition de cet arbre quelque vexation pour la commune, le fit remplacer par un arbre vert, par un if qui existe encore actuellement dans le cimetière."
Précisons que le patriote en question était le grand-père de Prosper Guilbert.

A Saint Aubin des Préaux, les vendéens restèrent deux jours d'après un écrit de l'abbé Yver : "Ils y avaient réquisitionné blé, farine, cidre, bois, et provisions de toutes sortes, y compris bétail et des chevaux… Ils scièrent l'arbre de la Liberté qui fut remplacé en janvier 1794 par un peuplier. Celui-ci fut à nouveau détruit le 10 avril 1795 vers 2h du matin ; des individus tirèrent trois coups de fusil et s'emparèrent du bonnet phrygien et de sa hampe. Un troisième arbre fut planté qui a survécu jusqu'en 1950."

Nous ne savons pas quel était l'espèce (chêne, platane, peuplier…) d'arbre de la Liberté planté à Saint Léger et abattu auparavant, mais sa plantation devait être récente car c'est surtout à partir de 1792 que se multiplièrent les plantations de ces arbres dans les communes. En début 1793 fut planté un chêne à Bouillon.
Notre if a été planté dans le cimetière en hiver 1793 car c'est le 14 et 15 novembre que l'attaque a eu lieu sur Granville. Son âge est de 231 ans en 2024.

Celui de Saint Ursin aurait, dit-on, plus de 1000 ans et nous pensons qu'il aurait pu être planté par Guillaume Patry qui est mentionné dans le cartulaire de l'abbaye du Mont Saint Michel comme ayant usurpé la terre de Saint Ursin.
Il se trouve que cette famille avait pour les ifs une certaine attirance puisqu'un membre fit planter selon la légende deux ifs devant l'église paroissiale de la Lande Patry avant de partir pour la croisade.

 

Patrick Lahuppe - "Histoire de Saint-Léger" (2025)

 

l'if millénaire de St Ursin

 

 

 

 

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