Au
début du siècle, l'if de Saint Ursin était
vigoureux mais, on observait un début de
décrépitude. Petit à petit, année
après année, il s'est garni de bois mort.
La tempête de 1990 et la taille
musclée imposée par la nature lui ont, en quelque
sorte, redonné vigueur. Il a refait de nombreuses pousses. Il
nous est apparu nécessaire pour des raisons de
sécurité et aussi pour le revigorer de lui enlever tout
son bois mort.
Une entreprise spécialisée s'est vue confier ce
travail. Un produit cicatrisant a été appliqué
sur ses coupes et déjà, il affiche une meilleure
santé.
Nous étions très loin
de penser qu'il pouvait avoir autant de bois mort. La quantité
de branchages qui gisait au pied était impressionnante. Alors
que tout allait être brûlé, une personne de
Granville s'est manifestée. "Je suis passionnée par
la sculpture, l'if est un bois que j'aime travailler, qu'allez-vous
faire de votre bois mort ? Il m'intéresse !".
Cette dame a naturellement
été invitée à prendre les morceaux qui
lui plaisaient. Faire de ces bouts de bois mal foutus des statuettes
et des sujets décoratifs, c'est tout un art et il ne nous
déplaît pas de voir notre if "se
réincarner".
|
a
légende celte
|
La tempête de 1990 n'a pas
seulement atteint l'if dans son ampleur. Elle a fait
disparaître la cavité qui se trouvait devant le portail
de l'église. Elle pouvait abriter au moins 5 à 6
personnes et avait un usage particulier.
Suivant, sans doute, une
légende inspirée d'une antique croyance celte, il
arrivait que des pèlerins, venus invoquer Saint Ursin pour
leur enfants, l'utilisaient avant de quitter l'église.
Après s'être assurés qu'ils ne se trouvaient pas
sous un regard, ils faisaient entrer leur enfant à
l'intérieur, espérant à n'en pas douter obtenir
un bienfait.
|
ui
était présent à aint
rsin
lors de la
plantation de l'if vers l'an 1000 de notre
ère
?
|
Le seigneur des lieux a-t-il
jeté la première pelle de terre, le Père
Abbé de l'Abbaye de la Lucerne a-t-il béni ce jeune
arbre en lui souhaitant longue vie, tous les fermiers et gueux
ont-ils dansé autour de cet arbre de vie toujours vert ? Nul
ne le saura jamais. Et en l'an 3000 que restera-t-il des
écrits de la cérémonie du 24 mars de l'an 2000 ?
Ce ne sera pas faute de parrains, le
Président du Conseil Général de la Manche, le
Conseiller général du Canton de la Haye Pesnel, un
sénateur, un député, des maires du Canton, la
population de Saint Ursin presque au complet, le directeur du Service
des Cultures du Muséum national d'Histoire Naturelle, le maire
de Saint Ursin, Monsieur Lerbourg.
C'est à lui que revient l'initiative de cette
cérémonie symbolique de transmission grâce
à la bouture effectuée en 1995 par M. Raynaud,
chargé de la multiplication à l'Arboretum National de
Chèvreloup. Le service des Cultures et l'association ARBRES
avaient souhaité pour l'an 2000 pouvoir disposer des plants
issus de ces grands ancêtres.
C'est ainsi que les ifs de Estry, la Haye de Routôt,
Offranville, Pommerit, Saint Ursin et le châtaignier de Saint
Philbert de Grandlieu furent multipliés en 1995 et rendus en
2000 à leur territoire d'origine.
Y. M Allain - Directeur
du service des Cultures - Vice-Président d'ARBRES
|
iscours
de ichel
erbourg,
maire
délégué de Saint Ursin
lors de la cérémonie de plantation d'un if
issu des cultures du Muséum d'Histoire Naturelle
le vendredi 24 Mars 2000 à Saint Ursin
|
"Dans les petites communes, nous
n'avons pas l'habitude des grands discours ; nous manquons
d'entraînement : les grandes cérémonies sont
rares.
Cherchant ce que j'allais bien pouvoir dire, je suis allé
faire le tour de notre if légendaire. C'est alors que j'ai
entendu une voix étrange :
- Tu cherches quelque chose
?
- C'est bizarre, je croyais être seul. Je rêve !
La voix a repris :
- Prends des notes ! Tu ne
m'entendras pas souvent !
- Cette fois, il n'y a pas de doute, c'est bien l'if qui me parle.
C'est inespéré, j'attends cet événement
depuis tellement longtemps, je vais te poser mes questions : nous ne
savons pas grand chose sur ta jeunesse, tu peux m'en parler ?
- Ma jeunesse, c'est tellement loin ; j'ai vu tant de misères,
de pillages, d'épidémies, que je préfère
ne pas en parler...
Par contre, j'ai beaucoup aimé
le 19e siècle, c'est à cette époque que la
commune a pris corps : c'est la construction de la maison
d'école avec une pièce pour la mairie, du
presbytère et de nombreuses maisons (un tiers des maisons
d'aujourd'hui sont de ce temps là).
C'était la belle époque ! J'étais là dans
toute ma splendeur.
Ensuite, les choses se sont
gâtées avec la grande guerre. Voir toutes ces familles
venir à l'église le cur brisé, ça
me faisait mal. Je n'avais pas eu le temps d'oublier que les
hostilités ont repris. Les bombes m'ont fait trembler. Sept
années sans revoir des petits jeunes qui venaient à la
messe tous les dimanches, c'est long
très
long...
La paix est enfin revenue, mais avec
la modernisation, les jeunes sont partis travailler en ville. J'ai vu
de moins en moins de gens venir à la messe. Le père
curé s'en est allé et il n'a pas été
remplacé. Ne pas voir de messe le dimanche, ça me
manque
Et voilà que vous vous
êtes associés ! Je ne sais pas ce qui vous a
poussés ; moi, je n'ai rien compris ; j'ai cru que
c'était la fin : ma sève n'avait plus la force de
monter. Je suis devenu vulnérable et en février 90,
dans un combat avec Eole, j'ai mis un genou à terre et perdu
un tiers de ma tête. Mois qui pensais n'intéresser
personne, vous voir tous atterrés, ça m'a fait un choc.
Je me suis ressaisi.
Vous m'avez ensuite enlevé tout mon vieux bois : je ne vous
croyais pas autant intentionnés. Du coup, j'ai repris
goût à la vie.
Je n'ai pas le temps de m'ennuyer. Je
vois de plus en plus de pélerins venir à
l'église et de temps en temps le Père Lécureuil
fait vibrer les murs.
Au printemps, c'est le va-et-vient des vans de tout le grand Ouest et
de Navarre vers le haras, et à l'automne, je n'arrive plus
à compter les gros tracteurs les jours d'ensilage.
Je n'ai jamais vu la commune aussi
vivante. En plus, tu te rends compte, j'intéresse le
Muséum d'Histoire Naturelle : mes petits qui sont
plantés à l'Arboretum National de Chèvreloup, au
Jardin des Plantes de Paris, à la Maison du Département
et celui qui va être planté tout près, tu peux me
croire, je vais leur donner le bon exemple et leur apprendre à
user le temps.
Tu vois, je n'ai jamais eu autant d'honneurs.
En fin de compte, votre association
de communes, ce n'est pas si mal que ça. Au diable la modestie
! Dis qu'elle est exemplaire ! Saint Ursin ne va pas
disparaître de sitôt. Je m'en occupe, c'est reparti pour
mille ans !
De temps en temps, je donnerai une branche à Mme Campelli et
à M. Plessis, j'aime ce qu'ils font. Savoir qu'après ma
mort, j'aurai une autre vie, ça me rassure.
Allez bon vent !
A l'an trois mille !
".
|
'if
de l'église labellisé "arbre
remarquable"
Ouest
France - 06 avril 2001
|
Agé d'au moins un
millénaire, l'if de l'église a rassemblé jeudi
martin, une bonne centaine de riverains et quelques
personnalités du département. Une
cérémonie était organisée en l'honneur de
l'arbre millénaire. Il se voit attribuer le label "Arbre
Remarquable de France" par l'association ARBRES.
"Ce label lui donne
désormais une dimension nationale", s'est
félicité le maire délégué de
Saint-Ursin, Michel Lerbourg, jeudi matin, après avoir
dévoilé la nouvelle plaque installée au pied de
l'if millénaire de l'église.
Le spécimen a reçu le
label "Arbre Remarquable de France" de l'association ARBRES (Arbre
Remarquable Bilan Recherches Etude et Sauvegarde) basée
à Paris.
"Il a résisté
à la tempête de février 1990 même s'il a
perdu trois mètres de circonférence à cette
occasion pour revenir à 9.65 m", a rappelé le
maire. Entretenu régulièrement par la commune (et par
le maire lui-même !), il a acquis ses lettres de noblesses sur
le plan national.
Le président de l'association,
Georges Feterman, a également souligné l'importance de
posséder un tel patrimoine culturel et naturel : "Nous
estimons entre sept et huit le nombre d'ifs millénaires en
France. Traditionnellement, les ifs ont été
plantés sur des lieux de culte. Ces arbres doivent être
inventoriés et protégés. C'est la raison pour
laquelle nous sommes heureux de le labelliser."
L'arbre femelle, qui n'est pas
prêt de disparaître, a déjà fait des petits
grâce à l'association. Plusieurs boutures ont
été réalisées. L'une d'elle a
été plantée à Saint-Ursin. Dans un
millénaire, l'if du village aura toujours sa place.
|
u
poison dans les veines
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Symbole paradoxal de vie et de mort,
l'if est reconnu depuis le fond des âges d'une très
grande toxicité. Les Romains tiraient de son feuillage une
substance pour enduire la pointe des flèches et rendre les
blessures extrêmement graves. Cette substance provoque une
contracture prolongée des muscles qui peut aller
jusqu'à la mort.
César rapporte dans ses
"Commentaires" qu'après leur défaite, deux rois gaulois
se suicidèrent avec un poison à base d'if.
Les gens mal intentionnés tenaient aussi des sorcières
une recette, la fameuse soupe à l'if : un mélange de
mie de pain et de rameaux broyés employés pour se
débarrasser des poules, un peu envahissantes, des
voisins...
|
'if
millénaire de aint- rsin
|
Source
: fiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel de
la France
rédacteur de la fiche : Yann Leborgne, chargé de
mission, CRECET de Basse-Normandie - avril / août
2009
l'église et
l'if millénaire de St Ursin
Saint-Ursin est une petite
localité du Sud-Manche située en lisière
septentrionale de la forêt de la Lucerne. Au centre du bourg,
formé d'une poignée de maisons, se tient un if
millénaire qui joue un rôle important pour le maintien
de l'identité de ce territoire, lequel fut durement
touché par les mutations du monde agricole et perdit en 1973
son statut de commune autonome. À quelques pas de l'arbre
vénérable, dans l'église paroissiale, se
pratique un très ancien rituel de guérison des
convulsions liées aux vers intestinaux.
l'if
millénaire de St Ursin
Saint-Ursin est une localité
rurale du sud-Manche située en lisière septentrionale
de la forêt de la Lucerne. Elle est depuis 1973 une commune
associée à celles de Saint-Jean-des-Champs et
Saint-Léger. Son territoire est marqué par un paysage
de bocage qu'occupent de petites exploitations agricoles pratiquant
essentiellement l'élevage bovin.
Agglomération d'une quinzaine de maisons bâties au
croisement de deux voies, organisé autour de son église
et d'un if estimé millénaire, le bourg de Saint-Ursin
se tient sur un plateau d'une centaine de mètres d'altitude
disséqué au nord et au sud par les vallées du
Thar (sud) et du Cassier (nord).
l'église
paroissiale et l'if millénaire
Le site visé par
linventaire se compose de deux principaux
éléments :
- L'if de Saint-Ursin : Il est
âgé d'environ 1000 ans et présente la
particularité d'avoir développé des racines
adventives (racines naissant sur une tige au lieu de se
développer à partir d'une autre racine).
Suspecté d'avoir été en fin de vie tout au long
du XXe s. où il montrait des signes de
dépérissement, l'if connait un évident regain de
vitalité depuis son amputation d'une grosse branche par une
tempête en février 1990. C'est à compter de cette
époque qu'il fait l'objet de tous les soins de
l'autorité municipale en vue de sa préservation en tant
que principal garant de l'identité territoriale de
Saint-Ursin.
- L'église paroissiale de
Saint-Ursin : Situé au centre du bourg, l'édifice
est pour sa majeure partie daté du XVIIIe, à
l'exception du porche des XIe - XIIe s. Il contient un tabernacle, un
retable du maître-autel et une toile (baptême de saint
Augustin par saint Ambroise) constituant un ensemble classé au
titre des Monuments Historiques. On note également dans cette
église plusieurs statues non classées, dont une de
saint Ursin à laquelle s'associe un rituel de guérison
des convulsions liées aux vers intestinaux.
Bien que l'existence de ce rituel de guérison n'ait en
apparence aucun rapport direct avec la présence de l'if
millénaire, on ne saurait exclure toute relation, dans la
mesure où furent décelés en de nombreux autres
lieux, à des fins évangélisatrices, des
stratégies de redirection vers les églises d'anciens
cultes païens originellement tournés vers les arbres.
D'autre part, des témoignages recueillis à Saint-Ursin
au cours de l'enquête d'inventaire indiquent que les
pèlerins, après avoir accompli le rituel auprès
de la statue dans l'église, envoient parfois
discrètement leur enfant malade se lover dans un creux de
l'arbre. Ces derniers éléments expliquent pourquoi
l'église et l'if de Saint-Ursin peuvent être
considérés du point de vue du patrimoine culturel
immatériel comme parties constituantes d'un même
ensemble.
face à face
entre le porche de l'église et un creux de l'if
millénaire
On remarque au pied de l'if un panneau
spécifiant son label "arbre remarquable de France"
décerné par l'association A.R.B.R.E.S. en l'an
2000.
Autres éléments
constitutifs du site :
L'if de Saint-Ursin est aujourd'hui
investi en tant que principal garant de l'identité d'un
territoire ayant perdu non seulement son statut de commune en 1973,
mais aussi son seul commerce au cours de la décennie 1970 et
son école élémentaire en 1987. A ce titre, la
valorisation de l'arbre participe d'un acte de résistance,
impulsé par le Maire avec le soutien de ses
administrés, pour assurer la pérennité d'une
collectivité locale, préserver les prérogatives
de son statut de commune associée, et maintenir une vie dans
cette campagne affectée par la déprise rurale de la
seconde moitié du XXe s. Au vu de ces éléments,
compte tenu de l'importance des rapports entre l'arbre, l'expression
du pouvoir civil communal et le maintien du village comme
entité sociale, il apparaît pertinent d'inclure la
mairie annexe de Saint-Ursin dans le site concerné par
l'inventaire du patrimoine culturel immatériel. On y adjoint
également le pré situé face à celle-ci,
puisque s'y tient une fois par an une fête communale mobilisant
les habitants.
- mairie annexe de Saint-Ursin
: L'édifice abrite l'administration de la commune
associée de Saint-Ursin, anciennement commune de Saint-Ursin.
L'association de Saint-Ursin avec Saint-Léger et
Saint-Jean-des-Champs fut réalisée dans le cadre de la
loi Marcellin du 16 juillet 1971. Il a été fait le
choix de ne pas fusionner la commune supprimée en 1973, mais
de lui préserver une relative autonomie et certaines
particularités, ce qu'atteste la persistance d'une mairie
annexe et d'un maire délégué.
L'édifice occupé par la mairie de Saint-Ursin fut
pendant longtemps - jusque dans le milieu des années 1950
où s'est ouvert un nouveau groupe scolaire dans des
bâtiments neufs - la première école du village
établie suite à la promulgation de la loi Ferry de 1882
instituant l'enseignement obligatoire pour les enfants de 6 à
13 ans. Comme dans bien d'autres contrées rurales, cette
implantation eut d'importantes répercutions sur la vie locale
: les agriculteurs furent en effet contraints d'envoyer leurs enfants
à l'école au lieu de continuer à les employer
dans les champs, ceci permettant leur instruction et
l'élargissement de leur horizon.
la façade
sud de la mairie annexe et première école de
Saint-Ursin
Au cours des entretiens
réalisés dans le cadre de l'inventaire, le Maire
délégué de Saint-Ursin s'est montré
particulièrement fier de la qualité de l'enseignement
que les enfants recevaient dans le groupe scolaire du village qui,
selon lui, les hissait parmi les meilleurs élèves des
collèges des environs. C'est donc à regret qu'il s'est
remémoré la fermeture de la dernière classe en
1987 : au-delà de la disparition d'un service public
fondamental, la fermeture de l'école signifiait la fin
d'enfances vécues à Saint-Ursin, et symboliquement un
coup sévère porté au renouvellement des
générations sur ce territoire dont la population
vieillissait.
- pré et champ de foire
occasionnel : Le terrain herbeux situé au sud de la mairie
annexe de Saint-Ursin est le lieu où se déroule chaque
dernier dimanche du mois d'août la fête communale.
Instituée en 1977, cette manifestation populaire débute
systématiquement par une messe dans l'église
paroissiale suivie d'une bénédiction des enfants
auprès de la statue de saint Ursin. Traditionnellement, cette
cérémonie religieuse se tenait le 9 novembre et
s'associait jadis à un pèlerinage que même les
plus anciens du village n'ont pas connu. Pour des raisons assez mal
déterminées, la messe fut déplacée le 1er
dimanche du mois d'août puis, afin d'accroitre sa
fréquentation, le jour de la fête communale où
elle s'achève par une vente de pains bénis dont les
bénéfices vont à la paroisse. Cette
journée, organisée par le comité des fêtes
de Saint-Ursin, réunit ainsi autour d'une même
manifestation les corps civils et religieux du territoire.
|
description du patrimoine
culturel immatériel
|
À Saint-Ursin, le patrimoine
immatériel associé à l'arbre apparaît
relever de deux registres distincts :
- Un culte civil indissociable du
combat livré par l'autorité communale (l'administration
de la commune associée) afin d'assurer la
pérennité d'un territoire villageois à
l'existence précaire.
- Un culte religieux se manifestant
à travers une dévotion à saint Ursin. Cette
dévotion peut s'accompagner d'un rituel pour la
guérison, chez les enfants, des convulsions liées aux
vers intestinaux.
le pin's de
Saint-Ursin figurant le site de l'if et de l'église
Il s'agit d'une véritable synecdoque de ce territoire
exprimant la dualité des pouvoirs civils et religieux.
Ces deux registres cultivent des relations très complexes dans
cette contrée qui fut d'ailleurs historiquement hostile aux
idées de la Révolution de 1789.
On retrouve dans l'église de Saint-Ursin deux anciens ex-votos
rendant hommage à des prêtres réfractaires.
1. le culte civil à l'if
millénaire de Saint-Ursin
Ce qu'on désigne comme "culte
civil" attaché à l'if est un phénomène
récent à Saint-Ursin. Sa genèse puise dans la
réaction au début des années 1990 du maire de
cette commune associée placé devant la sinistre
éventualité d'une disparition complète du
territoire dont il avait la charge : la perte du statut de commune en
1973 et l'association avec les localités voisines de
Saint-Jean-des-Champs et Saint-Léger ont impliqué une
perte d'autonomie dans les décisions, laquelle fut suivie de
la fermeture de l'unique commerce au milieu de la décennie 70,
et de l'école à la fin de l'année 1987. De fait,
la décroissance et le vieillissement de sa population avaient
fini par placer Saint-Ursin dans une situation critique.
Ce contexte difficile explique que, lisant un jour des revues dont
plusieurs articles portaient sur les arbres remarquables de
Normandie, le maire de Saint-Ursin fut choqué de l'absence de
sujet concernant sa commune. À ses yeux, tout se passait comme
si la disparition tant redoutée se concrétisait ; comme
si Saint-Ursin était rayé de la carte.
D'après l'édile, c'est à ce moment que lui
serait venue l'intuition d'impliquer l'if millénaire pour
assurer à sa localité une reconnaissance et une
existence les plus pérennes possibles.
Il faut dire que l'arbre était intéressant à
plus d'un titre : il s'agit d'un être vivant ; et le maire de
Saint-Ursin s'inscrivait dans une démarche de
préservation de la vie sur sa commune. L'if a une
longévité exceptionnelle ; ce qui en faisait aux yeux
de l'édile un gardien durable de la territorialité du
village, son meilleur gage d'avenir. Enfin, compte tenu de son
âge déjà avancé, l'arbre est le
témoin de tout ce qui a pu se passer à proximité
depuis 1000 ans. Il est le porteur muet de la mémoire de
Saint-Ursin. Ce sont ces différentes propriétés
qui ont fait du vieil if le plus apte à incarner la
localité dans toutes ses épaisseurs : celle du temps
long, de la terre, celle des vies humaines qui s'y sont
ancrées et succédées.
Cette personnalisation du collectif dans le rapport qu'il entretient
avec son territoire se révèle dans un discours qui fut
prononcé par le maire de Saint-Ursin à l'occasion de la
cérémonie qui avait célébré en
2000 la plantation d'une bouture de l'if. Celle-ci avait
été offerte par le muséum d'Histoire Naturelle
de Paris en remerciement des prélèvements qu'il avait
été autorisé à effectuer sur le vieil
arbre. Du point de vue des édiles de Saint-Ursin, la
plantation était l'occasion d'assurer sa descendance à
l'if vénérable. La cérémonie marquait cet
évènement d'un certain faste, mais elle visait aussi
à rappeler aux officiels présents l'existence de cette
localité du sud Manche. Voici ce discours qui met en
scène un surprenant dialogue entre le maire de Saint-Ursin et
le végétal :
"Cette fois, il
n'y a pas de doute, c'est bien l'if qui me parle.
C'était inespéré, j'attends cet
évènement depuis tellement longtemps, je vais te poser
mes questions :
- Nous ne savons pas grand-chose sur ta jeunesse, tu peux m'en parler
?
- Ma jeunesse, c'est tellement loin ; j'ai vu tant de misères,
de pillages, d'épidémies que je préfère
ne pas en parler. Par contre, j'ai beaucoup aimé le XIXe s. ;
c'est à cette époque que la commune a pris corps :
c'est la construction de la maison d'école avec une
pièce pour la mairie, du presbytère et de nombreuses
maisons (un tiers des maisons d'aujourd'hui sont de ce temps
là). C'était la belle époque : j'étais
là dans toute la splendeur. Ensuite les choses se sont
gâtées, avec la Grande Guerre. Voir toutes ces familles
venir à l'église, le cur brisé, ça
me faisait mal. Je n'avais pas eu le temps d'oublier que les
hostilités ont repris. Les bombes m'ont fait trembler. Sept
années sans revoir des petits jeunes qui venaient à la
messe tous les dimanches, c'est long
très long.
La paix est enfin revenue, mais avec la modernisation les jeunes sont
partis travailler en ville. J'ai vu de moins en moins de gens venir
à la messe. Le père curé s'en est allé et
n'a pas été remplacé. Ne pas avoir de messe le
dimanche, ça me manque
Et voilà que vous êtes associés ! Je ne sais pas
ce qui vous a poussé ; moi je n'ai rien compris ; j'ai cru que
c'était la fin : ma sève n'avait plus la force de
monter. Je suis devenu vulnérable et, en février 1990,
dans un combat avec Eole, j'ai mis un genou à terre et perdu
un tiers de ma tête. Moi qui pensais n'intéresser
personne, vous voir tous atterrés, ça m'a fait un choc.
Je me suis ressaisi. Vous m'avez ensuite enlevé tout mon vieux
bois : je ne vous croyais pas autant intentionnés. Du coup,
j'ai repris goût à la vie.
Je n'ai pas le temps de m'ennuyer. Je vois de plus en plus de
pèlerins venir à l'église et de temps en temps
le père Lécureuil fait vibrer les murs. Au printemps,
c'est le va-et-vient de tout le grand ouest et de Navarre vers le
haras, et à l'automne je n'arrive plus à compter les
gros tracteurs les jours d'ensilage.
Je n'ai jamais vu la commune aussi vivante. En plus, tu te rends
compte, j'intéresse le Muséum d'Histoire Naturelle :
mes petits qui sont plantés à l'Arboretum National de
Chèvreloup, au Jardin des Plantes de Paris, à la Maison
du Département et celui qui va être planté tout
près, tu peux me croire, je vais leur donner le bon exemple et
leur apprendre à user le temps. Tu vois, je n'ai jamais eu
autant d'honneurs !
En fin de compte, votre association de communes, ce n'est pas si mal
que ça ! Au diable la modestie ! Dis qu'elle est exemplaire !
Saint-Ursin ne va pas disparaitre de sitôt. Je m'en occupe :
c'est reparti pour 1000 ans ! De temps en temps je donnerai une
branche à Madame Campelli et à Monsieur Plessis :
j'aime ce qu'ils font. Savoir qu'après ma mort j'aurai une
autre vie, ça me rassure. Allez, bon vent ! A l'an 3000
!"
auteur
: Michel Lerbourg, Maire Délégué de St-Ursin -
mars 2000
Dans ce discours, l'if est
présenté comme un être parlant capable
d'émotions. À ce titre, il est doté d'attributs
qui distinguent les humains des autres espèces. Cependant, son
caractère végétal demeure : il est un être
immobile qui ne peut vivre ce qui se passe autour de lui qu'en
témoin passif. Cet aveu d'impuissance, certes le fragilise,
mais constitue aussi un appel lancé aux hommes pour le
protéger : lui qui a vu défiler les
générations et les transformations du pays depuis 1000
ans, lui qui est le seul être permanent d'un territoire en
continuel changement, est ainsi conçu comme un patrimoine
à préserver. Mais il s'agit d'un patrimoine vivant dont
l'identification avec Saint-Ursin est si puissante que sa
santé fluctue avec celle de cette localité : qu'elle
prospère et l'if est en pleine vigueur ; qu'elle
décline et il dépérit ; qu'elle se relève
et il reprend vigueur. L'arbre s'apparente ainsi à un
être " surnaturel ". Il qui n'est pas sans rappeler ces
divinités locales qui peuplaient la Gaule païenne
sauf que, détail important : dans son discours, le maire prend
soin de le dissocier de la foi. En faisant regretter à l'if
l'absence des messes, en l'amenant à se réjouir
lorsqu'elles deviennent plus fréquentes, l'édile
signifie que la place de l'arbre relève de l'incarnation du
territoire civil, non d'une spiritualité religieuse
réservée à l'église.
D'une manière générale, l'if paraît
exprimer la pulsion de vie du village de Saint-Ursin. Celle-ci se
manifeste dans le discours du maire à travers la
remémoration de l'épisode de la tempête de
février 1990 : cette tourmente venteuse a fait plier l'arbre
millénaire qui en a perdu de nombreuses branches, mais il est
resté debout ; et c'est justement parce qu'il a perdu ses
branches qu'il a pu résister et reprendre vigueur. De telles
paroles portées sur l'arbre sécrètent une
métaphore de l'édile évoquant sa commune :
Saint-Ursin a également traversé une terrible
tempête, la déprise rurale où tout ou presque fut
emporté : commerce, écoles, habitants, statut
communal
Mais l'if millénaire n'en fut pas pour autant
déraciné ; et c'est autour de lui que tente aujourd'hui
de se redévelopper la localité.
Si on excepte quelques rares cérémonies, comme celle
donnée à l'occasion de la plantation de la bouture, ou
lorsque lui fut décerné le label "Arbre remarquable de
France", l'if de Saint-Ursin n'est le support d'aucun culte civil
régulier.
Ceci peut se comprendre puisque l'arbre vénérable est
censé traduire l'existence même de la commune. En
d'autres termes, l'if est théoriquement partout et tout le
temps : Il veille effectivement sur l'église où il voit
se succéder les pèlerins. Il est le
défilé des tracteurs dans les champs. Il est aussi
l'animation autour du haras de Saint-Ursin. Il participe de toutes
les actions ambitieuses qui visent à assurer la
pérennité du village à travers sa reconnaissance
depuis l'échelle départementale jusqu'à Paris,
la capitale
En somme, si toute la localité est en lui,
l'if est en tout, et le maire délégué de la
commune associée apparaît comme son interlocuteur et
médiateur privilégié. À travers l'arbre,
celui-ci dialogue avec la localité de Saint-Ursin. Quant
à l'arbre, il utilise l'édile municipal pour faire
passer son message aux hommes.
le "jeune if
millénaire", bouture offerte par le muséum d'Histoire
Naturelle de Paris à la commune associée de Saint-Ursin
qui doit permettre d'assurer sa pérennité au vieil
arbre
En arrière-plan, on aperçoit l'église
paroissiale et l'if millénaire.
À gauche de l'image, on devine un parking récemment
construit.
Le maire de Saint-Ursin a défendu la réalisation de
cette infrastructure dans la mesure où elle donnerait aux
visiteurs de passage l'image d'une commune moderne et vivante.
2. le rituel de
guérison
Bien que n'ait été
conté aucun récit légendaire expliquant son
existence, on observe à Saint-Ursin, effectué au
bénéfice des enfants, un rituel de guérison des
convulsions liées aux vers intestinaux. Ce rituel n'a
aucunement pour support l'if millénaire. C'est la
réponse qu'on obtient des habitants de la commune quand on
leur pose cette question.
C'est aussi ce qu'on peut conclure en observant sur le site les
allées et venues des pèlerins qui se rendent à
l'église pour prier devant la statue de saint Ursin.
Cependant, on ne saurait absolument exclure toute relation entre
l'existence de cette pratique et la présence de l'arbre
vénérable. En effet, à l'instar de ce qui est
attesté ailleurs, il n'est pas impossible qu'un culte ait
été déplacé de l'arbre vers
l'église. De tels transferts étaient
généralement le résultat d'une stratégie,
dans le contexte de l'évangélisation, d'une institution
ecclésiastique visant à canaliser d'antiques croyances
païennes vers la spiritualité chrétienne.
Destiné à assurer l'intercession entre les hommes et
Dieu, le saint honoré dans l'église devait alors
remplacer l'ancien arbre - idole locale qui a pu demeurer sans
être abattu.
Cette hypothèse est d'autant plus intéressante à
souligner, s'agissant du site de Saint-Ursin, quand on sait à
quel point, dans le cadre de son culte civil, l'if est
assimilé à une divinité locale. Dans la mesure
où l'arbre actuel est trop jeune pour avoir connu
l'antiquité païenne, il a pu succéder à
d'autres, lesquels auraient été les supports initiaux
du culte se manifestant encore aujourd'hui dans l'église
paroissiale. On connaît effectivement le souci des populations
à s'assurer de la descendance de leurs arbres
vénérables. On sait aussi combien le maire de
Saint-Ursin prit déjà soin de dissocier l'if de toute
expression de foi, comme si cette distinction n'était pas
toujours allée de soi. À ce propos, il faut souligner
que, bien que n'étant pas habituellement un support du rituel
thérapeutique, l'if y est parfois étroitement
associé : selon des témoins visuels, il est
arrivé que des pèlerins sortant de l'église
après s'être recueillis auprès de saint Ursin
fassent discrètement entrer dans l'arbre l'enfant à
guérir avant de l'en faire rapidement ressortir. Cette
pratique peu orthodoxe est certes marginale, mais elle indique que la
présence de l'arbre à proximité immédiate
du lieu de dévotion à saint Ursin les ferait se coupler
instinctivement dans l'imaginaire de certains croyants. On peut
supposer que lover l'enfant dans cet if magnifique constituerait
à leurs yeux, spontanément, une garantie
d'efficacité supplémentaire du rituel.
la statue de saint
Ursin dans l'église paroissiale.
Quelques cierges signalent l'activité du culte.
À gauche de la statue, un bloc-notes et un stylo sont mis
à disposition sur l'autel afin que les pèlerins y
expriment leurs demandes de messe en faveur des enfants
malades.
Selon des témoins, la croyance
envers le pouvoir de guérison serait très
répandue parmi la population alentour et, au-delà,
dit-on, jusqu'aux marais de Carentan. Ce rituel est le plus souvent
privé et consiste en une prière accomplie devant la
statue du saint, pratique à laquelle peut être
associé le dépôt d'un cierge. Eventuellement, via
un petit bloc notes placé sur l'autel près de la
statue, les pèlerins sont invités à demander une
messe au curé. Cette demande lui est transmise par les soins
d'une gardienne volontaire qui habite à proximité de
l'église. Une prière au bénéfice des
enfants malades est alors prononcée le dimanche qui suit
à l'occasion de l'office religieux à
Saint-Jean-des-Champs.
La pratique cultuelle en dévotion à saint Ursin n'a pas
toujours été, et n'est toujours pas, qu'individuelle.
Les habitants de la contrée indiquent qu'il a existé
dans un passé lointain un pèlerinage dont le souvenir
s'est perdu. Mais ils se remémorent volontiers la messe qui
avait lieu jusqu'au début des années 1960 tous les 9
novembre, jour traditionnel de la fête du saint. Cette
cérémonie a ensuite été
déplacée au commencement du mois d'août avant
d'être instituée le jour de la fête communale
organisée le dernier dimanche de ce même mois. Cet
ultime déplacement procédait d'une volonté
d'accroître la fréquentation de la
cérémonie, mais aussi parce que le comité des
fêtes ne concevait pas une fête communale qui
débuterait sans office religieux. Cette messe prend encore
aujourd'hui une tournure singulière puisqu'elle
s'achève par une bénédiction des enfants qui se
réunissent auprès de la statue de saint Ursin.
Non que l'Eglise encourage cette pratique, mais elle répond
à une demande populaire et constitue le meilleur moyen
d'encadrer spirituellement une croyance qui - sans quoi - serait
susceptible de bifurquer vers la superstition.
prière
à saint Ursin figurant au dos d'images distribuées
à l'occasion d'une messe débutant la fête
communale
La prière insiste sur son rôle d'intercesseur, avec le
rappel qu'il n'est " pas un magicien ".
Ce texte est explicite quant la lutte engagée contre certaines
pratiques magiques associées à ce culte.
Les témoignages s'accordent
néanmoins pour reconnaître que des pratiques à
connotation païenne seraient en plein essor depuis près
d'une décennie sur le site de Saint-Ursin. En effet, de plus
en plus de pèlerins ne se contentent plus d'une prière
assortie du dépôt d'un cierge, mais placent au pied de
la statue une photo de l'enfant qu'ils cherchent à
guérir, parfois accompagnée d'un objet lui appartenant
: un jouet, un bout de vêtement, etc.
Les habitants de la
commune affirment que de telles pratiques n'avaient jamais eu cours
jusqu'à présent. Sans doute est-ce un résultat
de la faiblesse croissante de l'encadrement spirituel du
pèlerinage du fait du manque de prêtres, auquel s'ajoute
le succès récent d'ouvrages qui prescrivent et
encouragent le recours aux saints guérisseurs.
photo d'enfant
déposée au pied de la statue de saint Ursin
Au moment de l'enquête d'inventaire fut aussi observé un
petit pompon.
l'if du cimetière de
Saint-Léger

https://www.stleger.info