'invincible a mis genou à terre

 

 

Au début du siècle, l'if de Saint Ursin était vigoureux mais, on observait un début de décrépitude. Petit à petit, année après année, il s'est garni de bois mort.

La tempête de 1990 et la taille musclée imposée par la nature lui ont, en quelque sorte, redonné vigueur. Il a refait de nombreuses pousses. Il nous est apparu nécessaire pour des raisons de sécurité et aussi pour le revigorer de lui enlever tout son bois mort.
Une entreprise spécialisée s'est vue confier ce travail. Un produit cicatrisant a été appliqué sur ses coupes et déjà, il affiche une meilleure santé.

Nous étions très loin de penser qu'il pouvait avoir autant de bois mort. La quantité de branchages qui gisait au pied était impressionnante. Alors que tout allait être brûlé, une personne de Granville s'est manifestée. "Je suis passionnée par la sculpture, l'if est un bois que j'aime travailler, qu'allez-vous faire de votre bois mort ? Il m'intéresse !".

Cette dame a naturellement été invitée à prendre les morceaux qui lui plaisaient. Faire de ces bouts de bois mal foutus des statuettes et des sujets décoratifs, c'est tout un art et il ne nous déplaît pas de voir notre if "se réincarner".

 

 

 


 

 

a légende celte

 

 

La tempête de 1990 n'a pas seulement atteint l'if dans son ampleur. Elle a fait disparaître la cavité qui se trouvait devant le portail de l'église. Elle pouvait abriter au moins 5 à 6 personnes et avait un usage particulier.

Suivant, sans doute, une légende inspirée d'une antique croyance celte, il arrivait que des pèlerins, venus invoquer Saint Ursin pour leur enfants, l'utilisaient avant de quitter l'église. Après s'être assurés qu'ils ne se trouvaient pas sous un regard, ils faisaient entrer leur enfant à l'intérieur, espérant à n'en pas douter obtenir un bienfait.

 

 

 


 

 

ui était présent à aint rsin
lors de la plantation de l'if vers l'an 1000 de notre ère ?

 

 

Le seigneur des lieux a-t-il jeté la première pelle de terre, le Père Abbé de l'Abbaye de la Lucerne a-t-il béni ce jeune arbre en lui souhaitant longue vie, tous les fermiers et gueux ont-ils dansé autour de cet arbre de vie toujours vert ? Nul ne le saura jamais. Et en l'an 3000 que restera-t-il des écrits de la cérémonie du 24 mars de l'an 2000 ?

Ce ne sera pas faute de parrains, le Président du Conseil Général de la Manche, le Conseiller général du Canton de la Haye Pesnel, un sénateur, un député, des maires du Canton, la population de Saint Ursin presque au complet, le directeur du Service des Cultures du Muséum national d'Histoire Naturelle, le maire de Saint Ursin, Monsieur Lerbourg.
C'est à lui que revient l'initiative de cette cérémonie symbolique de transmission grâce à la bouture effectuée en 1995 par M. Raynaud, chargé de la multiplication à l'Arboretum National de Chèvreloup. Le service des Cultures et l'association ARBRES avaient souhaité pour l'an 2000 pouvoir disposer des plants issus de ces grands ancêtres.
C'est ainsi que les ifs de Estry, la Haye de Routôt, Offranville, Pommerit, Saint Ursin et le châtaignier de Saint Philbert de Grandlieu furent multipliés en 1995 et rendus en 2000 à leur territoire d'origine.

Y. M Allain - Directeur du service des Cultures - Vice-Président d'ARBRES

 


 

 

iscours de ichel erbourg,
maire délégué de Saint Ursin
lors de la cérémonie de plantation d'un if
issu des cultures du Muséum d'Histoire Naturelle
le vendredi 24 Mars 2000 à Saint Ursin

 

 

"Dans les petites communes, nous n'avons pas l'habitude des grands discours ; nous manquons d'entraînement : les grandes cérémonies sont rares.
Cherchant ce que j'allais bien pouvoir dire, je suis allé faire le tour de notre if légendaire. C'est alors que j'ai entendu une voix étrange :

- Tu cherches quelque chose ?…
- C'est bizarre, je croyais être seul. Je rêve !

La voix a repris :

- Prends des notes ! Tu ne m'entendras pas souvent ! …
- Cette fois, il n'y a pas de doute, c'est bien l'if qui me parle. C'est inespéré, j'attends cet événement depuis tellement longtemps, je vais te poser mes questions : nous ne savons pas grand chose sur ta jeunesse, tu peux m'en parler ?
- Ma jeunesse, c'est tellement loin ; j'ai vu tant de misères, de pillages, d'épidémies, que je préfère ne pas en parler...

 

 

 

Par contre, j'ai beaucoup aimé le 19e siècle, c'est à cette époque que la commune a pris corps : c'est la construction de la maison d'école avec une pièce pour la mairie, du presbytère et de nombreuses maisons (un tiers des maisons d'aujourd'hui sont de ce temps là).
C'était la belle époque ! J'étais là dans toute ma splendeur.

Ensuite, les choses se sont gâtées avec la grande guerre. Voir toutes ces familles venir à l'église le cœur brisé, ça me faisait mal. Je n'avais pas eu le temps d'oublier que les hostilités ont repris. Les bombes m'ont fait trembler. Sept années sans revoir des petits jeunes qui venaient à la messe tous les dimanches, c'est long… très long...

La paix est enfin revenue, mais avec la modernisation, les jeunes sont partis travailler en ville. J'ai vu de moins en moins de gens venir à la messe. Le père curé s'en est allé et il n'a pas été remplacé. Ne pas voir de messe le dimanche, ça me manque…

Et voilà que vous vous êtes associés ! Je ne sais pas ce qui vous a poussés ; moi, je n'ai rien compris ; j'ai cru que c'était la fin : ma sève n'avait plus la force de monter. Je suis devenu vulnérable et en février 90, dans un combat avec Eole, j'ai mis un genou à terre et perdu un tiers de ma tête. Mois qui pensais n'intéresser personne, vous voir tous atterrés, ça m'a fait un choc. Je me suis ressaisi.
Vous m'avez ensuite enlevé tout mon vieux bois : je ne vous croyais pas autant intentionnés. Du coup, j'ai repris goût à la vie.

Je n'ai pas le temps de m'ennuyer. Je vois de plus en plus de pélerins venir à l'église et de temps en temps le Père Lécureuil fait vibrer les murs.
Au printemps, c'est le va-et-vient des vans de tout le grand Ouest et de Navarre vers le haras, et à l'automne, je n'arrive plus à compter les gros tracteurs les jours d'ensilage.

 

 

 

Je n'ai jamais vu la commune aussi vivante. En plus, tu te rends compte, j'intéresse le Muséum d'Histoire Naturelle : mes petits qui sont plantés à l'Arboretum National de Chèvreloup, au Jardin des Plantes de Paris, à la Maison du Département et celui qui va être planté tout près, tu peux me croire, je vais leur donner le bon exemple et leur apprendre à user le temps.
Tu vois, je n'ai jamais eu autant d'honneurs.

En fin de compte, votre association de communes, ce n'est pas si mal que ça. Au diable la modestie ! Dis qu'elle est exemplaire ! Saint Ursin ne va pas disparaître de sitôt. Je m'en occupe, c'est reparti pour mille ans !
De temps en temps, je donnerai une branche à Mme Campelli et à M. Plessis, j'aime ce qu'ils font. Savoir qu'après ma mort, j'aurai une autre vie, ça me rassure.
Allez bon vent !… A l'an trois mille !…".

 

 


 

 

'if de l'église labellisé "arbre remarquable"

Ouest France - 06 avril 2001

 

 

Agé d'au moins un millénaire, l'if de l'église a rassemblé jeudi martin, une bonne centaine de riverains et quelques personnalités du département. Une cérémonie était organisée en l'honneur de l'arbre millénaire. Il se voit attribuer le label "Arbre Remarquable de France" par l'association ARBRES.

 

 

"Ce label lui donne désormais une dimension nationale", s'est félicité le maire délégué de Saint-Ursin, Michel Lerbourg, jeudi matin, après avoir dévoilé la nouvelle plaque installée au pied de l'if millénaire de l'église.

Le spécimen a reçu le label "Arbre Remarquable de France" de l'association ARBRES (Arbre Remarquable Bilan Recherches Etude et Sauvegarde) basée à Paris.

"Il a résisté à la tempête de février 1990 même s'il a perdu trois mètres de circonférence à cette occasion pour revenir à 9.65 m", a rappelé le maire. Entretenu régulièrement par la commune (et par le maire lui-même !), il a acquis ses lettres de noblesses sur le plan national.

Le président de l'association, Georges Feterman, a également souligné l'importance de posséder un tel patrimoine culturel et naturel : "Nous estimons entre sept et huit le nombre d'ifs millénaires en France. Traditionnellement, les ifs ont été plantés sur des lieux de culte. Ces arbres doivent être inventoriés et protégés. C'est la raison pour laquelle nous sommes heureux de le labelliser."

L'arbre femelle, qui n'est pas prêt de disparaître, a déjà fait des petits grâce à l'association. Plusieurs boutures ont été réalisées. L'une d'elle a été plantée à Saint-Ursin. Dans un millénaire, l'if du village aura toujours sa place.

 


 

 

u poison dans les veines

 

 

Symbole paradoxal de vie et de mort, l'if est reconnu depuis le fond des âges d'une très grande toxicité. Les Romains tiraient de son feuillage une substance pour enduire la pointe des flèches et rendre les blessures extrêmement graves. Cette substance provoque une contracture prolongée des muscles qui peut aller jusqu'à la mort.

César rapporte dans ses "Commentaires" qu'après leur défaite, deux rois gaulois se suicidèrent avec un poison à base d'if.
Les gens mal intentionnés tenaient aussi des sorcières une recette, la fameuse soupe à l'if : un mélange de mie de pain et de rameaux broyés employés pour se débarrasser des poules, un peu envahissantes, des voisins...

 


 

 
 

'if millénaire de aint-rsin

 

 

Source : fiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel de la France
rédacteur de la fiche : Yann Leborgne, chargé de mission, CRECET de Basse-Normandie - avril / août 2009

 

l'église et l'if millénaire de St Ursin

 

présentation 

Saint-Ursin est une petite localité du Sud-Manche située en lisière septentrionale de la forêt de la Lucerne. Au centre du bourg, formé d'une poignée de maisons, se tient un if millénaire qui joue un rôle important pour le maintien de l'identité de ce territoire, lequel fut durement touché par les mutations du monde agricole et perdit en 1973 son statut de commune autonome. À quelques pas de l'arbre vénérable, dans l'église paroissiale, se pratique un très ancien rituel de guérison des convulsions liées aux vers intestinaux.

 

l'if millénaire de St Ursin

 

description du site

Saint-Ursin est une localité rurale du sud-Manche située en lisière septentrionale de la forêt de la Lucerne. Elle est depuis 1973 une commune associée à celles de Saint-Jean-des-Champs et Saint-Léger. Son territoire est marqué par un paysage de bocage qu'occupent de petites exploitations agricoles pratiquant essentiellement l'élevage bovin.
Agglomération d'une quinzaine de maisons bâties au croisement de deux voies, organisé autour de son église et d'un if estimé millénaire, le bourg de Saint-Ursin se tient sur un plateau d'une centaine de mètres d'altitude disséqué au nord et au sud par les vallées du Thar (sud) et du Cassier (nord).

 

l'église paroissiale et l'if millénaire

Le site visé par l’inventaire se compose de deux principaux éléments :

- L'if de Saint-Ursin : Il est âgé d'environ 1000 ans et présente la particularité d'avoir développé des racines adventives (racines naissant sur une tige au lieu de se développer à partir d'une autre racine). Suspecté d'avoir été en fin de vie tout au long du XXe s. où il montrait des signes de dépérissement, l'if connait un évident regain de vitalité depuis son amputation d'une grosse branche par une tempête en février 1990. C'est à compter de cette époque qu'il fait l'objet de tous les soins de l'autorité municipale en vue de sa préservation en tant que principal garant de l'identité territoriale de Saint-Ursin.

- L'église paroissiale de Saint-Ursin : Situé au centre du bourg, l'édifice est pour sa majeure partie daté du XVIIIe, à l'exception du porche des XIe - XIIe s. Il contient un tabernacle, un retable du maître-autel et une toile (baptême de saint Augustin par saint Ambroise) constituant un ensemble classé au titre des Monuments Historiques. On note également dans cette église plusieurs statues non classées, dont une de saint Ursin à laquelle s'associe un rituel de guérison des convulsions liées aux vers intestinaux.
Bien que l'existence de ce rituel de guérison n'ait en apparence aucun rapport direct avec la présence de l'if millénaire, on ne saurait exclure toute relation, dans la mesure où furent décelés en de nombreux autres lieux, à des fins évangélisatrices, des stratégies de redirection vers les églises d'anciens cultes païens originellement tournés vers les arbres. D'autre part, des témoignages recueillis à Saint-Ursin au cours de l'enquête d'inventaire indiquent que les pèlerins, après avoir accompli le rituel auprès de la statue dans l'église, envoient parfois discrètement leur enfant malade se lover dans un creux de l'arbre. Ces derniers éléments expliquent pourquoi l'église et l'if de Saint-Ursin peuvent être considérés du point de vue du patrimoine culturel immatériel comme parties constituantes d'un même ensemble.

 

face à face entre le porche de l'église et un creux de l'if millénaire
On remarque au pied de l'if un panneau
spécifiant son label "arbre remarquable de France"
décerné par l'association A.R.B.R.E.S. en l'an 2000.

Autres éléments constitutifs du site :

L'if de Saint-Ursin est aujourd'hui investi en tant que principal garant de l'identité d'un territoire ayant perdu non seulement son statut de commune en 1973, mais aussi son seul commerce au cours de la décennie 1970 et son école élémentaire en 1987. A ce titre, la valorisation de l'arbre participe d'un acte de résistance, impulsé par le Maire avec le soutien de ses administrés, pour assurer la pérennité d'une collectivité locale, préserver les prérogatives de son statut de commune associée, et maintenir une vie dans cette campagne affectée par la déprise rurale de la seconde moitié du XXe s. Au vu de ces éléments, compte tenu de l'importance des rapports entre l'arbre, l'expression du pouvoir civil communal et le maintien du village comme entité sociale, il apparaît pertinent d'inclure la mairie annexe de Saint-Ursin dans le site concerné par l'inventaire du patrimoine culturel immatériel. On y adjoint également le pré situé face à celle-ci, puisque s'y tient une fois par an une fête communale mobilisant les habitants.

- mairie annexe de Saint-Ursin : L'édifice abrite l'administration de la commune associée de Saint-Ursin, anciennement commune de Saint-Ursin. L'association de Saint-Ursin avec Saint-Léger et Saint-Jean-des-Champs fut réalisée dans le cadre de la loi Marcellin du 16 juillet 1971. Il a été fait le choix de ne pas fusionner la commune supprimée en 1973, mais de lui préserver une relative autonomie et certaines particularités, ce qu'atteste la persistance d'une mairie annexe et d'un maire délégué.
L'édifice occupé par la mairie de Saint-Ursin fut pendant longtemps - jusque dans le milieu des années 1950 où s'est ouvert un nouveau groupe scolaire dans des bâtiments neufs - la première école du village établie suite à la promulgation de la loi Ferry de 1882 instituant l'enseignement obligatoire pour les enfants de 6 à 13 ans. Comme dans bien d'autres contrées rurales, cette implantation eut d'importantes répercutions sur la vie locale : les agriculteurs furent en effet contraints d'envoyer leurs enfants à l'école au lieu de continuer à les employer dans les champs, ceci permettant leur instruction et l'élargissement de leur horizon.

 

 

la façade sud de la mairie annexe et première école de Saint-Ursin

Au cours des entretiens réalisés dans le cadre de l'inventaire, le Maire délégué de Saint-Ursin s'est montré particulièrement fier de la qualité de l'enseignement que les enfants recevaient dans le groupe scolaire du village qui, selon lui, les hissait parmi les meilleurs élèves des collèges des environs. C'est donc à regret qu'il s'est remémoré la fermeture de la dernière classe en 1987 : au-delà de la disparition d'un service public fondamental, la fermeture de l'école signifiait la fin d'enfances vécues à Saint-Ursin, et symboliquement un coup sévère porté au renouvellement des générations sur ce territoire dont la population vieillissait.

- pré et champ de foire occasionnel : Le terrain herbeux situé au sud de la mairie annexe de Saint-Ursin est le lieu où se déroule chaque dernier dimanche du mois d'août la fête communale. Instituée en 1977, cette manifestation populaire débute systématiquement par une messe dans l'église paroissiale suivie d'une bénédiction des enfants auprès de la statue de saint Ursin. Traditionnellement, cette cérémonie religieuse se tenait le 9 novembre et s'associait jadis à un pèlerinage que même les plus anciens du village n'ont pas connu. Pour des raisons assez mal déterminées, la messe fut déplacée le 1er dimanche du mois d'août puis, afin d'accroitre sa fréquentation, le jour de la fête communale où elle s'achève par une vente de pains bénis dont les bénéfices vont à la paroisse. Cette journée, organisée par le comité des fêtes de Saint-Ursin, réunit ainsi autour d'une même manifestation les corps civils et religieux du territoire.

 

description du patrimoine culturel immatériel

À Saint-Ursin, le patrimoine immatériel associé à l'arbre apparaît relever de deux registres distincts :

- Un culte civil indissociable du combat livré par l'autorité communale (l'administration de la commune associée) afin d'assurer la pérennité d'un territoire villageois à l'existence précaire.

- Un culte religieux se manifestant à travers une dévotion à saint Ursin. Cette dévotion peut s'accompagner d'un rituel pour la guérison, chez les enfants, des convulsions liées aux vers intestinaux.

 

 

le pin's de Saint-Ursin figurant le site de l'if et de l'église
Il s'agit d'une véritable synecdoque de ce territoire exprimant la dualité des pouvoirs civils et religieux.
Ces deux registres cultivent des relations très complexes dans cette contrée qui fut d'ailleurs historiquement hostile aux idées de la Révolution de 1789.
On retrouve dans l'église de Saint-Ursin deux anciens ex-votos rendant hommage à des prêtres réfractaires.

1. le culte civil à l'if millénaire de Saint-Ursin

Ce qu'on désigne comme "culte civil" attaché à l'if est un phénomène récent à Saint-Ursin. Sa genèse puise dans la réaction au début des années 1990 du maire de cette commune associée placé devant la sinistre éventualité d'une disparition complète du territoire dont il avait la charge : la perte du statut de commune en 1973 et l'association avec les localités voisines de Saint-Jean-des-Champs et Saint-Léger ont impliqué une perte d'autonomie dans les décisions, laquelle fut suivie de la fermeture de l'unique commerce au milieu de la décennie 70, et de l'école à la fin de l'année 1987. De fait, la décroissance et le vieillissement de sa population avaient fini par placer Saint-Ursin dans une situation critique.
Ce contexte difficile explique que, lisant un jour des revues dont plusieurs articles portaient sur les arbres remarquables de Normandie, le maire de Saint-Ursin fut choqué de l'absence de sujet concernant sa commune. À ses yeux, tout se passait comme si la disparition tant redoutée se concrétisait ; comme si Saint-Ursin était rayé de la carte.
D'après l'édile, c'est à ce moment que lui serait venue l'intuition d'impliquer l'if millénaire pour assurer à sa localité une reconnaissance et une existence les plus pérennes possibles.
Il faut dire que l'arbre était intéressant à plus d'un titre : il s'agit d'un être vivant ; et le maire de Saint-Ursin s'inscrivait dans une démarche de préservation de la vie sur sa commune. L'if a une longévité exceptionnelle ; ce qui en faisait aux yeux de l'édile un gardien durable de la territorialité du village, son meilleur gage d'avenir. Enfin, compte tenu de son âge déjà avancé, l'arbre est le témoin de tout ce qui a pu se passer à proximité depuis 1000 ans. Il est le porteur muet de la mémoire de Saint-Ursin. Ce sont ces différentes propriétés qui ont fait du vieil if le plus apte à incarner la localité dans toutes ses épaisseurs : celle du temps long, de la terre, celle des vies humaines qui s'y sont ancrées et succédées.
Cette personnalisation du collectif dans le rapport qu'il entretient avec son territoire se révèle dans un discours qui fut prononcé par le maire de Saint-Ursin à l'occasion de la cérémonie qui avait célébré en 2000 la plantation d'une bouture de l'if. Celle-ci avait été offerte par le muséum d'Histoire Naturelle de Paris en remerciement des prélèvements qu'il avait été autorisé à effectuer sur le vieil arbre. Du point de vue des édiles de Saint-Ursin, la plantation était l'occasion d'assurer sa descendance à l'if vénérable. La cérémonie marquait cet évènement d'un certain faste, mais elle visait aussi à rappeler aux officiels présents l'existence de cette localité du sud Manche. Voici ce discours qui met en scène un surprenant dialogue entre le maire de Saint-Ursin et le végétal :

"Cette fois, il n'y a pas de doute, c'est bien l'if qui me parle.
C'était inespéré, j'attends cet évènement depuis tellement longtemps, je vais te poser mes questions :
- Nous ne savons pas grand-chose sur ta jeunesse, tu peux m'en parler ?
- Ma jeunesse, c'est tellement loin ; j'ai vu tant de misères, de pillages, d'épidémies que je préfère ne pas en parler. Par contre, j'ai beaucoup aimé le XIXe s. ; c'est à cette époque que la commune a pris corps : c'est la construction de la maison d'école avec une pièce pour la mairie, du presbytère et de nombreuses maisons (un tiers des maisons d'aujourd'hui sont de ce temps là). C'était la belle époque : j'étais là dans toute la splendeur. Ensuite les choses se sont gâtées, avec la Grande Guerre. Voir toutes ces familles venir à l'église, le cœur brisé, ça me faisait mal. Je n'avais pas eu le temps d'oublier que les hostilités ont repris. Les bombes m'ont fait trembler. Sept années sans revoir des petits jeunes qui venaient à la messe tous les dimanches, c'est long… très long.
La paix est enfin revenue, mais avec la modernisation les jeunes sont partis travailler en ville. J'ai vu de moins en moins de gens venir à la messe. Le père curé s'en est allé et n'a pas été remplacé. Ne pas avoir de messe le dimanche, ça me manque…
Et voilà que vous êtes associés ! Je ne sais pas ce qui vous a poussé ; moi je n'ai rien compris ; j'ai cru que c'était la fin : ma sève n'avait plus la force de monter. Je suis devenu vulnérable et, en février 1990, dans un combat avec Eole, j'ai mis un genou à terre et perdu un tiers de ma tête. Moi qui pensais n'intéresser personne, vous voir tous atterrés, ça m'a fait un choc. Je me suis ressaisi. Vous m'avez ensuite enlevé tout mon vieux bois : je ne vous croyais pas autant intentionnés. Du coup, j'ai repris goût à la vie.
Je n'ai pas le temps de m'ennuyer. Je vois de plus en plus de pèlerins venir à l'église et de temps en temps le père Lécureuil fait vibrer les murs. Au printemps, c'est le va-et-vient de tout le grand ouest et de Navarre vers le haras, et à l'automne je n'arrive plus à compter les gros tracteurs les jours d'ensilage.
Je n'ai jamais vu la commune aussi vivante. En plus, tu te rends compte, j'intéresse le Muséum d'Histoire Naturelle : mes petits qui sont plantés à l'Arboretum National de Chèvreloup, au Jardin des Plantes de Paris, à la Maison du Département et celui qui va être planté tout près, tu peux me croire, je vais leur donner le bon exemple et leur apprendre à user le temps. Tu vois, je n'ai jamais eu autant d'honneurs !
En fin de compte, votre association de communes, ce n'est pas si mal que ça ! Au diable la modestie ! Dis qu'elle est exemplaire ! Saint-Ursin ne va pas disparaitre de sitôt. Je m'en occupe : c'est reparti pour 1000 ans ! De temps en temps je donnerai une branche à Madame Campelli et à Monsieur Plessis : j'aime ce qu'ils font. Savoir qu'après ma mort j'aurai une autre vie, ça me rassure. Allez, bon vent ! A l'an 3000 !"

auteur : Michel Lerbourg, Maire Délégué de St-Ursin - mars 2000

Dans ce discours, l'if est présenté comme un être parlant capable d'émotions. À ce titre, il est doté d'attributs qui distinguent les humains des autres espèces. Cependant, son caractère végétal demeure : il est un être immobile qui ne peut vivre ce qui se passe autour de lui qu'en témoin passif. Cet aveu d'impuissance, certes le fragilise, mais constitue aussi un appel lancé aux hommes pour le protéger : lui qui a vu défiler les générations et les transformations du pays depuis 1000 ans, lui qui est le seul être permanent d'un territoire en continuel changement, est ainsi conçu comme un patrimoine à préserver. Mais il s'agit d'un patrimoine vivant dont l'identification avec Saint-Ursin est si puissante que sa santé fluctue avec celle de cette localité : qu'elle prospère et l'if est en pleine vigueur ; qu'elle décline et il dépérit ; qu'elle se relève et il reprend vigueur. L'arbre s'apparente ainsi à un être " surnaturel ". Il qui n'est pas sans rappeler ces divinités locales qui peuplaient la Gaule païenne… sauf que, détail important : dans son discours, le maire prend soin de le dissocier de la foi. En faisant regretter à l'if l'absence des messes, en l'amenant à se réjouir lorsqu'elles deviennent plus fréquentes, l'édile signifie que la place de l'arbre relève de l'incarnation du territoire civil, non d'une spiritualité religieuse réservée à l'église.
D'une manière générale, l'if paraît exprimer la pulsion de vie du village de Saint-Ursin. Celle-ci se manifeste dans le discours du maire à travers la remémoration de l'épisode de la tempête de février 1990 : cette tourmente venteuse a fait plier l'arbre millénaire qui en a perdu de nombreuses branches, mais il est resté debout ; et c'est justement parce qu'il a perdu ses branches qu'il a pu résister et reprendre vigueur. De telles paroles portées sur l'arbre sécrètent une métaphore de l'édile évoquant sa commune : Saint-Ursin a également traversé une terrible tempête, la déprise rurale où tout ou presque fut emporté : commerce, écoles, habitants, statut communal… Mais l'if millénaire n'en fut pas pour autant déraciné ; et c'est autour de lui que tente aujourd'hui de se redévelopper la localité.
Si on excepte quelques rares cérémonies, comme celle donnée à l'occasion de la plantation de la bouture, ou lorsque lui fut décerné le label "Arbre remarquable de France", l'if de Saint-Ursin n'est le support d'aucun culte civil régulier.
Ceci peut se comprendre puisque l'arbre vénérable est censé traduire l'existence même de la commune. En d'autres termes, l'if est théoriquement partout et tout le temps : Il veille effectivement sur l'église où il voit se succéder les pèlerins. Il est le défilé des tracteurs dans les champs. Il est aussi l'animation autour du haras de Saint-Ursin. Il participe de toutes les actions ambitieuses qui visent à assurer la pérennité du village à travers sa reconnaissance depuis l'échelle départementale jusqu'à Paris, la capitale… En somme, si toute la localité est en lui, l'if est en tout, et le maire délégué de la commune associée apparaît comme son interlocuteur et médiateur privilégié. À travers l'arbre, celui-ci dialogue avec la localité de Saint-Ursin. Quant à l'arbre, il utilise l'édile municipal pour faire passer son message aux hommes.

 

 

le "jeune if millénaire", bouture offerte par le muséum d'Histoire Naturelle de Paris à la commune associée de Saint-Ursin qui doit permettre d'assurer sa pérennité au vieil arbre
En arrière-plan, on aperçoit l'église paroissiale et l'if millénaire.
À gauche de l'image, on devine un parking récemment construit.
Le maire de Saint-Ursin a défendu la réalisation de cette infrastructure dans la mesure où elle donnerait aux visiteurs de passage l'image d'une commune moderne et vivante.

2. le rituel de guérison

Bien que n'ait été conté aucun récit légendaire expliquant son existence, on observe à Saint-Ursin, effectué au bénéfice des enfants, un rituel de guérison des convulsions liées aux vers intestinaux. Ce rituel n'a aucunement pour support l'if millénaire. C'est la réponse qu'on obtient des habitants de la commune quand on leur pose cette question.
C'est aussi ce qu'on peut conclure en observant sur le site les allées et venues des pèlerins qui se rendent à l'église pour prier devant la statue de saint Ursin. Cependant, on ne saurait absolument exclure toute relation entre l'existence de cette pratique et la présence de l'arbre vénérable. En effet, à l'instar de ce qui est attesté ailleurs, il n'est pas impossible qu'un culte ait été déplacé de l'arbre vers l'église. De tels transferts étaient généralement le résultat d'une stratégie, dans le contexte de l'évangélisation, d'une institution ecclésiastique visant à canaliser d'antiques croyances païennes vers la spiritualité chrétienne. Destiné à assurer l'intercession entre les hommes et Dieu, le saint honoré dans l'église devait alors remplacer l'ancien arbre - idole locale qui a pu demeurer sans être abattu.
Cette hypothèse est d'autant plus intéressante à souligner, s'agissant du site de Saint-Ursin, quand on sait à quel point, dans le cadre de son culte civil, l'if est assimilé à une divinité locale. Dans la mesure où l'arbre actuel est trop jeune pour avoir connu l'antiquité païenne, il a pu succéder à d'autres, lesquels auraient été les supports initiaux du culte se manifestant encore aujourd'hui dans l'église paroissiale. On connaît effectivement le souci des populations à s'assurer de la descendance de leurs arbres vénérables. On sait aussi combien le maire de Saint-Ursin prit déjà soin de dissocier l'if de toute expression de foi, comme si cette distinction n'était pas toujours allée de soi. À ce propos, il faut souligner que, bien que n'étant pas habituellement un support du rituel thérapeutique, l'if y est parfois étroitement associé : selon des témoins visuels, il est arrivé que des pèlerins sortant de l'église après s'être recueillis auprès de saint Ursin fassent discrètement entrer dans l'arbre l'enfant à guérir avant de l'en faire rapidement ressortir. Cette pratique peu orthodoxe est certes marginale, mais elle indique que la présence de l'arbre à proximité immédiate du lieu de dévotion à saint Ursin les ferait se coupler instinctivement dans l'imaginaire de certains croyants. On peut supposer que lover l'enfant dans cet if magnifique constituerait à leurs yeux, spontanément, une garantie d'efficacité supplémentaire du rituel.

 

 

la statue de saint Ursin dans l'église paroissiale.
Quelques cierges signalent l'activité du culte.
À gauche de la statue, un bloc-notes et un stylo sont mis à disposition sur l'autel afin que les pèlerins y expriment leurs demandes de messe en faveur des enfants malades
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Selon des témoins, la croyance envers le pouvoir de guérison serait très répandue parmi la population alentour et, au-delà, dit-on, jusqu'aux marais de Carentan. Ce rituel est le plus souvent privé et consiste en une prière accomplie devant la statue du saint, pratique à laquelle peut être associé le dépôt d'un cierge. Eventuellement, via un petit bloc notes placé sur l'autel près de la statue, les pèlerins sont invités à demander une messe au curé. Cette demande lui est transmise par les soins d'une gardienne volontaire qui habite à proximité de l'église. Une prière au bénéfice des enfants malades est alors prononcée le dimanche qui suit à l'occasion de l'office religieux à Saint-Jean-des-Champs.
La pratique cultuelle en dévotion à saint Ursin n'a pas toujours été, et n'est toujours pas, qu'individuelle. Les habitants de la contrée indiquent qu'il a existé dans un passé lointain un pèlerinage dont le souvenir s'est perdu. Mais ils se remémorent volontiers la messe qui avait lieu jusqu'au début des années 1960 tous les 9 novembre, jour traditionnel de la fête du saint. Cette cérémonie a ensuite été déplacée au commencement du mois d'août avant d'être instituée le jour de la fête communale organisée le dernier dimanche de ce même mois. Cet ultime déplacement procédait d'une volonté d'accroître la fréquentation de la cérémonie, mais aussi parce que le comité des fêtes ne concevait pas une fête communale qui débuterait sans office religieux. Cette messe prend encore aujourd'hui une tournure singulière puisqu'elle s'achève par une bénédiction des enfants qui se réunissent auprès de la statue de saint Ursin.
Non que l'Eglise encourage cette pratique, mais elle répond à une demande populaire et constitue le meilleur moyen d'encadrer spirituellement une croyance qui - sans quoi - serait susceptible de bifurquer vers la superstition.

 

prière à saint Ursin figurant au dos d'images distribuées à l'occasion d'une messe débutant la fête communale
La prière insiste sur son rôle d'intercesseur, avec le rappel qu'il n'est " pas un magicien ".
Ce texte est explicite quant la lutte engagée contre certaines pratiques magiques associées à ce culte.

Les témoignages s'accordent néanmoins pour reconnaître que des pratiques à connotation païenne seraient en plein essor depuis près d'une décennie sur le site de Saint-Ursin. En effet, de plus en plus de pèlerins ne se contentent plus d'une prière assortie du dépôt d'un cierge, mais placent au pied de la statue une photo de l'enfant qu'ils cherchent à guérir, parfois accompagnée d'un objet lui appartenant : un jouet, un bout de vêtement, etc.… Les habitants de la commune affirment que de telles pratiques n'avaient jamais eu cours jusqu'à présent. Sans doute est-ce un résultat de la faiblesse croissante de l'encadrement spirituel du pèlerinage du fait du manque de prêtres, auquel s'ajoute le succès récent d'ouvrages qui prescrivent et encouragent le recours aux saints guérisseurs.

 

photo d'enfant déposée au pied de la statue de saint Ursin
Au moment de l'enquête d'inventaire fut aussi observé un petit pompon.

 

l'if du cimetière de Saint-Léger

 

 

 

 

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