B7 MARTRAGNY

une lettre de Daniel à Raymond

 

Raymond et Madeleine Tanquerel (septembre 2003)

 

Cher Raymond, 

Pour autant que ma mémoire me soit fidèle, voici, dans l’ordre chronologique, le déroulement des évènements dont nous parlions dernièrement.

Comme tu le constateras, cette ferme et ses environs reviennent souvent au premier plan, c’est qu’ils furent aussi la plaque tournante des 10 années en question.
Il est difficile, après 60 années, de commenter cela avec précision, seuls les dires d’anciens du village et leurs recoupements pourraient nous y aider.
Hélas, les tombeaux sont muets...

Néanmoins, voici quelques détails qui pourront, j’en suis certain, te rappeler certains souvenirs, et ainsi t’aider à recomposer ces 10 années qui ont beaucoup marqué les adolescents que nous étions.

 

Terrains d'aviation alliés - juin 1944 - http://jourji.free.fr/

 

1938 : Début des constructions, casernes... avec aussi, certainement, avis de réquisition des terres cultivées par MM. Marie, Lebourgeois et bien sûr celles des propriétaires se trouvant dans ce périmètre.
Ceux ici cités se trouvant complètement sinistrés durent quitter leurs exploitations un peu plus tard, ainsi que les familles d’Antime Levilain et de Médéric Roulland, lesquelles furent relogées au presbytère inhabité depuis très longtemps.
Seuls furent satisfaits quelques salariés qui trouvèrent là, et du travail et des salaires plus rémunérateurs que ceux octroyés à l’époque à la ferme !

 

 

B7 Martragny - Terrain d'aviation allié - http://jourji.free.fr/
il se trouve à la limite du terrain d'aviation sur le bord de la route D35,
sur la commune de Vaux sur Seulles.

 

1939 : Vers septembre, arrêt des constructions.
C’est un régiment disciplinaire qui prendra place dans les bâtiments de la ferme des Marie.
La cour fut divisée par des barbelés afin d’éviter la "promiscuité".
A la tête de ces troupes, un colonel corse, je me souviens, habitait chez les Levilain, maison attenante à la ferme.
La fille de cet officier, Renée, vint à notre école quelques mois.
Cela profita quelque peu aux bistrots du village qui étaient remplis chaque soir de ces individus à la mine patibulaire.
Il nous était fort recommandé de ne pas leur ouvrir nos maisons.
C’est pour eux, je crois, que furent construits quelques baraquements dans les prés jouxtant la ferme.
Ils quittèrent Martragny en juin 40, la veille de l’arrivée des Allemands, abandonnant tout sur place : effets personnels, cantine...
L‘un d’eux nous dit qu’ils avaient reçu l’ordre de sauver leur peau, et ils partirent en débâcle.
Condamnés à de lourdes peines, exclus de la société, ce fut certainement là, pour eux, l’occasion de sauver le temps qui leur était imparti.

 

Sur le site même du terrain B7 se trouve une sorte de petit "menhir" en pierre brute.

 

1940 : C’est le 18 ou 19 juin qu’arrivèrent les B..... , c’était bien leur dénomination du moment ; tout a changé maintenant, et c’est tant mieux.
Des avions à croix bien reconnaissables firent la veille quelques piqués au-dessus de ce casernement, puis disparurent, et nous n’en revîmes plus, à part celui abattu par la RAF ce même jour, je crois.
Accompagné de R. Fossey, je vis le pilote en descendre ce que je supposai être un cadavre, qu’il recouvrit d’un parachute, cela se situait en bout du chemin dit de la rue de Bayeux, à l’endroit appelé le Frêne, parce que cet arbre, seul de son espèce parmi les magnifiques ormes qui bordaient ce chemin creux sur près d’un kimomètre, dominait l’endroit de sa hauteur.
Un autre se posa bien plus tard, pour plusieurs jours, derrière le bois du château.
Le bruit courut que son pilote, dont la base était Caen-Carpiquet, était venu pour une fille du village...!?
Mais, comme disait Fernand Raynaud, "les gens sont méchants".
Ce furent, je crois bien, les seuls appareils allemands qui se posèrent sur le terrain d’aviation de 40 à 44.

Les Allemands s’emparèrent de la ferme et de la plaine qui s‘étend de l’Ormelet au chemin de la rue de Bayeux jusqu’à Vaux sur Seulles.
Ne restaient aux paysans que les terres allant de l'Ormelet à la route nationale ; Gustave Marie était parti exploiter à Juaye-Mondaye, les Lebourgeois à Tilly sur Seulles ; ceux-ci, propriétaires de leur exploitation, y revinrent la guerre terminée.

 

Un technicien-moteur travaille sur un Napier-Sabre à B7 Martragny.

 

L’état major allemand se trouvait à Carpiquet, ce sont deux des leurs qui firent marcher l’exploitation, l’un s‘appelait Georges, était une peau de v.... capable de tout, l’autre toujours habillé en civil et d’un âge avancé était appelé "patte de pie" parce qu’il boitait fortement, cette claudication n‘était pas de naissance...
Ce sont eux qui abattirent les bâtiments séparant le jardin du reste de la demeure, cela pour combler une grande mare bien installée dans la cour qui servait aux Marie à l’arrosage et faisait la joie des canards et donc bien utile à cette époque.

Ils employèrent pendant ces 4 années 30 à 40 ouvriers français qui volontairement s‘y engageaient pour échapper au travail obligatoire qui souvent se terminait dans des usines en Allemagne.
Ces gens venaient des deux ou trois cantons environnants.
Sur ces terres étaient cultivées principalement les kartofeln dont ils faisaient d’immenses silos de conservation et d’où ils les retiraient souvent pourries.
Leurs soldats pas très gourmets devaient certainement s’en régaler.

Avec cela, ils cultivaient du colza, de l’avoine, de l’orge.
Le travail, cela peut surprendre aujourd’hui, était fait avec des moyens assez sommaires, toutes les machines agricoles étant tractées par quelques chevaux et des attelages de boeufs, cela explique le nombre d’employés occupés à ces tâches, et qui de surcroît faisaient tout pour l’improductivité de l’ennemi.

 

Commandant P. Ezanno / B7 Martragny

 

Des détachements de régiments de cavalerie occupèrent aussi pendant ce temps une partie du château.
C’est en 43 qu’arrivèrent les SS et leurs blindés qui logèrent, en partie, de force chez l’habitant.
Ils participèrent à la destruction de ce qui nous était un décor familier, je veux dire le bois du château, lieu de nos classes-promenades et pour certains d’approvisionnement de bois mort qui brûlait si bien dans nos cheminées durant ces années sans charbon.
Des peupliers et de quelques autres essences, ils firent ce que l’on appela les "asperges de Rommel", ces pieux qu’ils plantèrent partout où le terrain permettrait l’atterrissage des avions alliés.

Ils préparèrent aussi dans certains carrefours du village, tel celui dit de la Croix, l’emplacement de mines anti-chars qu’ils n‘eurent heureusement pas le temps de poser.
Ils quittèrent Martragny quelques jours avant le Débarquement, ils semblaient très soucieux, et devenaient hargneux.
Il est vrai que les passages de forteresses volantes chaque nuit au-dessus de nos têtes laissaient bien augurer de la suite qui les attendait.

 

 

B7 Martragny - "Je me souviens très bien de ce cheval sur la base."

 

1944 : Martragny fut libéré le 7 juin au matin.
Le matin du 6, l’avenue du château fut "arrosée" d’obus de marine.
Etaient-ils destinés à des troupes allemandes camouflées sous des pommiers de l’herbage de la pointe - un mouchard tournoyait dans le ciel au-dessus de ces soldats retenant par la bride leurs chevaux à demi-emballés - ou visaient-ils la RN 13 ?
De cela je me souviens particulièrement, me trouvant fortuitement sur les lieux avec Odette que tu connais.

Les Anglais installèrent au château et dans les herbages environnants des hôpitaux d’urgence.
Pendant des semaines, ce fut un convoi continu d’ambulances faisant la navette du front jusqu’ici.
Ils enterrèrent leurs morts dans l’avenue près du bosquet avec aussi quelques Allemands. Ils furent tous exhumés quelques mois plus tard.

Les troupes de génie se mirent à installer le terrain d’aviation, cela leur demanda environ 2 semaines.
Ainsi, ce que nous appelions depuis 6 ans le terrain d’aviation le devint-il réellement en quinze jours.
Les premiers appareils, des Mustang, s’y posèrent dans la nuit du 24 juin, la base était donc opérationnelle.

 

Sherman tank of 24th Lancers, 8th Armoured Brigade, near St Léger - 11 June 1944
http://commons.wikimedia.org/wiki/Operation_Overlord

 

Divers escadrons du même type se succédèrent jusqu’à l’arrivée des Typhoon chasseurs de chars, le 19 juillet.
C‘est le 3 septembre 44 que ceux-ci quittèrent ce qui était devenu depuis 70 jours la base n° 7.

Ce fut ensuite un bataillon d’Afrique du Nord qui prit possession des lieux et y resta quelques mois.
Ils arrivaient d’Allemagne, la victoire allait sonner, leur travail était terminé.
Il nous fut expliqué que jusqu’alors on leur avait toléré beaucoup d’incartades (des pires que l’on puisse imaginer), cela en compensation du travail le plus ingrat qu'était le leur durant ces campagnes d’Afrique, d’Italie et autres.
Ainsi, ils étaient devenus indésirables dans un pays vaincu, et dans lequel régnait le plus grand désordre et, comme ils n‘étaient pas des anges...
Une anecdote tout de même les concernant : en cette période 44-45, il y avait tant de lièvres sur le terrain d’aviation et ses alentours qu’ils passaient leur temps à les chasser.
Je les vois encore, toujours en grand nombre, vêtus de leur cape de toile cirée, armés de gourdins, décrivant un grand cercle au-delà des pistes, et des parcelles restées incultes, hurlant dans leur jargon.
Resserrant ce cercle, il ne leur restait plus qu’à assommer ces lièvres apeurés qui fuyaient ; ils en manquaient sûrement mais ils s‘y montraient très adroits.

Ils furent les derniers éléments à caractère militaire à occuper ces lieux réquisitionnés depuis 1938.
Puis vint la remise en l’état d’exploitations agricoles de cette plaine par l’entreprise ANTAC, directeur Malaval.

 

les rouleaux de treillage

 

Il fallut arracher environ 2000 rouleaux de treillage Sommerfeldt plaqué au sol par 250 000 piquets, reliés entre eux par autant de clips, dans lequel l’herbe avait repris ses droits, puis aussi ressortir de terre des kilomètres de pipelines.
Cela demanda quelques mois de travail, alors que les spécialistes du génie l’avaient construit en 15 jours.
On peut ainsi juger de cette mise au point inimaginable, pour tout ce qui devait contribuer à la réussite du Débarquement.

Les terres furent remises aux agriculteurs peut-être vers 46-47.

Voilà, mon cher Raymond, une partie de mes souvenirs sur cette période.
Peut-être parce que placé plus près que toi de ces endroits étais-je mieux à même d’en remarquer le déroulement et ainsi de les mieux mémoriser.

J’ai volontairement extrapolé sur certains de ces faits, cela en pensant à vos enfants, nés dans le village, l’habitant, et qui, après nous, n‘auront plus personne pour obtenir des renseignements sur une période vécue par leurs parents.
Bien des détails pourraient et mériteraient s‘y ajouter mais enfin...

 Daniel, le 2 juillet 1999

 

A ce sujet, article de Ouest-France en date du 17 juin 2019 

 

Stèle située à Martragny

"Site OF ALG B7
Ici était l'aérodrome B7
aménagé par la RAF
en service
du 19 juillet au 3 septembre 1944"

 

témoignage de M. l'abbé Prod'Homme
carte-photo rare
vue aérienne de Carcagny, du hameau Saint-Léger
et de Martragny prise par un avion de reconnaissance
américain le 12 juin 1944

 

 

 

 

https://www.stleger.info