' HOUM' TCHI AVIT IN' ENT EN UIS

 

 

 

"Dans les années soixante-dix, j'allais souvent rendre visite à des cousins, métayers près de B…, chargés d'élever environ six à huit cents moutons, avec leurs corollaires !
J'ai le souvenir des agneaux d'un jour ou deux placés dans le tiroir du bas de la gazinière, pour les sauver en les tenant au chaud et les avoir sous la main pour leur faire téter un biberon de lait toutes les trois ou quatre heures car une brebis qui mettait bas deux agneaux nourrissait celui qu'elle avait choisi et repoussait l'autre.

Un dimanche, j'étais invité à déjeuner en même temps que leurs enfants, et d'un cousin de mon père, Georges.

Pittoresque célibataire que cet homme ! Débonnaire, vivant en pleine campagne, sans bruits de voisinage ni de circulation, avec une belle vue sur la météo locale depuis les marches du perron de sa cuisine-salle à manger-salon-chambre à coucher, sachant vivre simplement en cultivant sous ses pieds, avec des connaissances acquises jeune et longuement vérifiées sur le terrain, de bons outils, et en prélevant sans excès, mais tout de même sans en avertir la maréchaussée, quelques gibier d'air, d'eau, et de taillis.

Quand on lui rendait visite, il ne fallait pas partir les mains vides. Un jour, il demanda ainsi à ma petite fille si elle voulait manger de bons œufs frais. Ayant enregistré un oui timide, il se leva et se dirigea vers la haie devant sa maison, plongea plusieurs fois un bras dans cette haie, à divers endroits, et rapporta six œufs de poules vivant en totale liberté de nidifier et pondre où elles voulaient.

Quand il se déplaçait au chef-lieu pour acheter l'indispensable, par exemple du sel, du café, des allumettes, un paquet de tabac gris, il croisait toujours un restaurateur qui lui payait un café ou un apéro en lui demandant :
- Georges, peux-tu nous trouver un beau poisson ou un gibier pour dimanche ?

La commande évoluait avec la saison : carpes, brochets, lapins de garenne, lièvres, faisans, cailles, perdrix, écrevisses.
Dommage que vous ne l'ayez pas connu, car vous auriez encore, comme moi, incrusté à jamais dans vos papilles, le goût incomparable de champignons peu communs, comme l'oronge, le coprin, l'oreille de lièvre, ou l'helvelle, d'un levraut graissé au thym, d'une caille sauvage farcie aux herbes et au caillé, d'une carpe à l'oseille, d'une anguille en matelote, et j'arrête pour ne pas baver sur la page.

Quand j'allai lui rendre visite, pendant la traditionnelle promenade, il prenait un malin plaisir à me désigner du doigt un endroit précis, en me disant :
- Que vois-tu ?
Neuf fois sur dix, j'avais beau me concentrer sur l'ouverture de mes pupilles, je lui répondais :
- Ben... rien !
Il s'en amusait à outrance, et me montrait où il posait un appât, un piège, un collet, une ligne de fond.

Mais revenons-en à nos agapes, avant que ce ne soit trop cuit. Rien de grave, car, entre nous, hein, que ce soit pas assez cuit, ou si ça doit mijoter encore, que ce soit trop frais ou pas assez, nous avons dans notre patrimoine français, un "truc" unique : l'espace-temps de l'apéro ! Einstein a dû passer chez nous, avant d'écrire son théorème.
Allez, soyons sérieux, reposons le coude après l'épreuve ci-dessus, et faisons travailler la fourchette.

Georges est en face de moi, à côté de ma jolie cousine. Et pourtant, c'est lui qui mobilise mon attention. Quelque chose a changé dans son visage depuis que nous sommes à table. Mais quoi ? Ce malin me sourit avec une gentillesse teintée d'ironie, puis me demande :
- Qui qu'tu m'veux don', a mi r'garder coume ce !
- Quelque chose de changé depuis que tu as commencé de manger.

Le bonhomme, qui vit seul, est content de lui, heureux de faire un peu d'effet sur les autres. Le sourire s'élargit et je découvre le détail inhabituel dans sa dentition. A mes sourcils qui se froncent pour un regard plus aigu, il comprend que j'ai trouvé :
- Minge cousi, y te dira tot ave lou cougna !

Nous prîmes le cougna dans la tasse tiède du café et Georges vint s'asseoir près de moi. Délicatement, il sortit de sa poche un tout petit sac cousu dans un morceau de mouchoir déchiré, l'ouvrit et versa le contenu dans le creux de sa main calleuse. Je vis un morceau de gros fil brillant et des éclats de bois. Evidemment, il guettait ma réaction. Ma surprise fut moins grande qu'il ne l'espérait, car j'avais compris mais lui laisserais la satisfaction de raconter, en patois, ce que je vous épargnerais.

Pour la génération de Georges, le dentiste était plutôt un arracheur de dents qui vous faisait payer beaucoup trop cher les souffrances qu'il vous infligeait. L'un d'entre eux, qui n'était pas doué, et original, s'était installé au chef-lieu, dans la rue devant chez lui, et dans une caravane ! Une rallonge électrique branchée dans son garage et traversant le trottoir sur deux perches, lui fournissait l'énergie et un peu de chauffage. Son travail n'était pas de la meilleure qualité, mais ses tarifs imbattables, et quand il se déplaçait avec la caravane pour aller soigner dans les fermes hommes et animaux, un bon repas et quelques fruits de la nature lui suffisaient.

Georges avait perdu deux incisives supérieures, cela le gênait pour manger. Il consulta donc le dentiste-caravanier, qui lui fabriqua un bridge avec deux dents en acier. L'appareil donna satisfaction pendant quelques mois, puis déclara forfait et chut dans le civet ! Après la bordée d'imprécations bien crues contre le bricoleur de bouches, Georges se demanda ce qu'il allait faire. Il ne résignait pas à jeter ce bout de métal, qui ne retenait plus ses deux locataires, car il l'avait quand même payé. Et l'idée lui vint : il avait une semaine avant remplacé le manche d'un outil, en en taillant un nouveau dans du buis. Il avait encore le cœur, le morceau le plus dur. Avec le marteau et un ciseau à bois, il en détacha une lamelle épaisse et courte, la dégrossit à la lime, aiguisa soigneusement la petite lame du canif qu'il avait toujours dans une poche et, s'inspirant des modèles sous ses yeux, il tailla avec soin deux nouvelles dents.

- Vois-tu, petit, j'en ai toujours une ou deux d'avance, car les aliments, le vin, le tabac, les noircissent, alors je les retire avant de boire le café, elles durent un peu plus longtemps..."

 

 

Merci, Jay

 

 

 

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