MELIE EX

1835-1883 

 

Amélie Gex est le grand poète patoisant de la Savoie. Elle écrivit aussi en français.

Elle naquit en 1835, à la Chapelle-Blanche, dans un milieu de bourgeoisie éclairée. Son père était médecin. Sa mère avait une propriété à la Chapelle. Orpheline de mère à 4 ans, elle est élevée par sa grand-mère paternelle qui habite à Chambéry et qui a aussi une maison et un fermier à Triviers, aujourd’hui Challes. Mise en pension au Sacré-Cœur, elle est une élève médiocre qui ne se plaît qu’à Challes pendant les vacances, où elle apprend le patois avec les enfants de son âge.

 

en bas à gauche, La Chapelle Blanche - en haut à droite, Villard Léger

 

En 1848, elle perd sa grand-mère. En mars 1849, elle quitte l’école et vient vivre avec son père à la Chapelle-Blanche où Porraz, le fermier de Triviers, les a suivis, car le docteur Samuel Gex a vendu l’héritage qu’il a reçu de sa mère, avec lequel il achète des vignes et un bâtiment à Villard-Léger (1854).

Amélie s’ocupera de la propriété de la Chapelle. Elle a 19 ans. Puis, les Porraz ayant émigré en Argentine, elle fait valoir ses terres avec des journaliers parmi lesquels un certain Dieufils, dit Prince, qui a des talents de conteur et de chanteur, et elle se souviendra de lui dans son œuvre patoise.

En 1857, elle perd son fiancé, qu’elle a à peine connu. Elle se livre à des expériences de spiritisme quotidiennes qui lui déclenchent des crises de danse de Saint-Guy. Elle dira en 1882 qu’à partir de 1872 elle n’a écrit que sur l’ordre de sa mère. Soignée à Divonne-les-Bains, elle y rencontre Mlle de Marcillac, de Genève, qui l’encourage à écrire. Elle aurait pu tourner au bas-bleu ou à la femme de lettres. Elle reste fidèle à la terre et à la vie paysanne.

1860 : respectueuse d’une tradition multiséculaire, elle est d’abord anti-annexionniste, puis se résout, par raison, à accepter de devenir française : "… nous aurons, écrit-elle, au moins la chance d’avoir pour mes pauvres villageois encore si arriérés, dans un avenir prochain, quelque progrès à espérer." Ce souci des humbles et des pauvres explique l’attitude politique d’Amélie Gex. Elle n’est pas de la gauche des "partageux" de 1848. Elle travaillera à l’amélioration des couches rurales.

 

 

En 1850, son père s’est marié avec une de ses propres amies. Malgré la naissance d’un petit garçon, il délaisse bientôt son épouse qui vit avec Amélie à la Chapelle à partir de 1860. A son décès en 1873, le Dr Gex laisse des dettes. Pour les éponger, les deux femmes vendent Villard-Léger et en partie les terres de la Chapelle-Blanche.

Elles s’installent à Chambéry où Amélie monte un atelier de photographie que sa santé ne lui permet pas d’exploiter. En proie à de vives souffrances physiques et morales, dans une situation financière délicate, elle trouve un dérivatif dans l’écriture. Elle compose des poèmes en français. Ils prouvent qu’elle a beaucoup lu Victor Hugo. Elle commence bientôt une carrière d’écrivain liée étroitement au journalisme. Ses premiers vers patois furent publiés en 1878 dans l’hebdomadaire Le Père André. La jeune fille de famille, qui s’émouvait en 1860 au souvenir de Victor-Emmanuel II, soutient de sa plume les républicains, par ses poèmes en patois destinés à la paysannerie, c’est-à-dire la masse de l’électorat. S’adressant à des lecteurs peu sensibles au féminisme, elle signait sous un pseudonyme masculin : Dian de la Jeânna, Jean fils de Jeanne.

Elle dirigea elle-même le Père André de mars 1879 à fin mai 1880. Chaque semaine, elle exposait, en faveur de la paysannerie, son programme d’action sociale, qui prenait le pas sur la politique, et donnait au journal un ton assez modéré. Elle désire que le curé soit "pour le travailleur des champs le guide moral que nul gouvernement ne pourra jamais remplacer."

Minée par la souffrance, Amélie s’éteignit en juin 1883. Elle n’avait que 48 ans.

Elle faisait du dialecte un élément privilégié de l’identité locale. Elle écrivit ainsi une protestation éloquente contre Dumaz, le maire de Chambéry qui, en 1878, avait attaqué les patoisants. Le texte, inédit, vibre d’une belle fierté savoyarde :

 

Chéra Monchu, n’ên vaut la pêina
De conserva noutron patoué :
Pêndênt qu’on sêntra diên sa veîna
Le sang de la villie Savoué…
Pêndênt que yeu qu’on saye ên France
Diên noutro cœurs on gârdera
La plus petiouta sovenance
De le bognette et du tara
Monchu, mâgré voutron mémouére
Magré le pique d’lo savants,
Le Savoyârds se faront gloere
De parlâ comme du devant.


Sûrement Monsieur, il en vaut la peine
De conserver notre patois :
Pendant qu’on sentira dans sa veine
Le sang de la vieille Savoie…
Pendant que, où qu’on soit en France
Dans nos cœurs on gardera
Le plus petit souvenir
Des bognettes (pâtisserie frite à l’huile) et du tara (pichet)
Monsieur, malgré votre mémoire
Malgré les piques des savants,
Les Savoyards se feront gloire
De parler comme ci-devant.

 

Voici comment l’auteur exprime avec des images dépouillées le souvenir d’un bonheur irrémédiablement perdu. Elle s’adresse à une alouette. Le dernier vers a une connotation religieuse connue :

 

L’âbro que le vêint a cassâ
Ne dâit plus vardi, Aluetta.
L’âbro que le vêint a cassâ,
La sâva le fâ plus poueussâ.
La fleur que l’hiver a zelâ
Tombe et flappit tota soletta.
La fleur que l’hiver a zelâ,
Ein pussa on zor daît s’êin allâ !


L’arbre que le vent a cassé
Ne doit plus verdir, Alouette.
L’arbre que le vent a cassé,
La sève ne le fait plus pousser.
La fleur que l’hiver a gelée
Tombe et flétrit toute seule.
La fleur que l’hiver a gelée
En poussière un jour doit s’en aller !

 


Amélie Gex laisse une œuvre. On y découvre comment à La Chapelle-Blanche, village sur la hauteur, aux lisières de la Savoie et du Dauphiné, elle partageait soucis, méfiances, haines, peurs, joies des gens du lieu.

 

 

Elle maudit la conscription : "Mère, c'est demain que je pars. Il faut apprêter mon paquet. Pendant huit ans sans votre Claude, vous fermerez votre loquet..."
Elle ressent la pauvreté des paysans de son temps, leur farouche courage : "Tu sais ce qu'il en coûte, et les grands coups qu'il faut frapper pour faire rougir les coteaux..."
Mais un optimisme la soulève : "Le vent et les morts se tairont quand les primevères refleuriront."
Elle se voulut le pinson (le quinsonnet) des montagnes. Féminisme, politique, régionalisme... tous ces problèmes d'aujourd'hui explosent sous sa plume.
Elle croit mais elle prend ses distances :

 

Je crois au bon Dieu que ma mère
Priait la nuit, le matin
A ce bon Dieu qui nous regarde
Quoiqu'on ne parle pas latin...

Je crois au bon Dieu qui fait luire
Le soleil sur notre tonnelle
A ce bon Dieu qui aime voir rire
Filles et garçons qui vont teiller...

 

A Chambéry, elle a adhéré au mouvement républicain, la gauche de ce temps en Savoie. La 2e chanson qu'elle fait paraître dans le journal "Nos deux poulets" (Noutro dou pôlets) fait du vacarme !
Ça se chante sur l'air de "Cadet Roussel" :

 

Noutro Françon a dou pôlets
Lon est tot blanc, l'autre rosset.
I chantons chaqueu leu cantique :
Vive le Raï !... la République !...
Mais, mais sein ne tapâ
Noutro pôlets pogeons pas chantâ.


Notre François a deux poulets
L'un est tout blanc, l'autre rouge.
Ils chantent chacun leur cantique :
Vive le Roi !... la République !...
Mais, mais sans se battre
Jamais poulet ne peut chanter.

 

Féministe, elle mène joyeusement le combat. Toujours sous son pseudonyme de Dian de la Jeânna, elle chante sa révolte : "Bientôt il faudra à la femme se défendre d'admirer autre chose que les jupons albanais ou les bijoux russes."
Elle s'insurge contre la sacro-sainte centralisation de Paris et se bat contre l'exode rural.

Une de ses longues nouvelles a pour titre "La mort de Lallo". Lallo, c'est en patois le diminutif de Claude. La voici résumée :

 

(...) "Nous étions bien petits, nous les bambins de Chaffard ! Nous étions bien petits quand mourut le pauvre Lallo. Il était l'idole de toutes les mères et la pensée intime de toutes les jeunes filles de notre commune. A 19 ans, il résumait en lui toute la force et bonté que nous pouvions concevoir. Il avait encore sa chevelure noire bouclée comme celle des petits anges que l'on voit aux quatre coins de l'autel de la paroisse... Il savait lire dans tous les livres... Il allait chercher pous nous les nids de pie à la cime des grands peupliers...

Celle que ce jeune homme aimait, c'était sa cousine Marianne Desait, la plus belle de tout le mandement. Ah ! qu'elle était jolie, Marianne ! Rieuse, gaie. A 17 ans, elle était aussi blonde que Lallo était brun. Dans la paroisse, on lui donnait le surnom de « Quinsonnet » (petit pinson).

(...) A la veille de la vogue de Bassens, le pain bénit ne pouvait être prêt à Chambéry que le lendemain, Lallo fut chargé de cette commission. Il devait prendre aussi chez la modiste la coiffe nouvelle que Marianne avait décidé de porter. Mais la modiste eut du retard. Lallo ne put pas porter à temps le pain bénit. Scandale. Mais il revint boitant et refusa de dire qu'il avait été mordu à la jambe par un chien....

(...) Un soir, on frappa violemment à notre porte. Le père de Lallo entra. Il était ruisselant de sueur :
- Ah ! pauvre dame, au secours ! Mon garçon est perdu ! Il est enragé. Il déparle. Il écume. Il est mourant.

Alors ce fut l'ultime drame. Le curé apporte le sacrement. Beaucoup de monde dans la chambre. La petite fille voit Lallo attaché sur le lit par une corde, délirant. Sa mère vient l'embrasser sur le front et s'écrie :
- Que le bon Dieu le prenne tout de suite pour qu'il ne souffre plus..

Lallo appelle son père :
- Je veux qu'on me tue. Je brûle. Ayez pitié de moi !

Alors il se passa une chose dont je frémis encore après tant d'années. On entendit comme un hurlement de loup sortir de la poitrine du père... Il se baissa, saisit un objet que je ne pouvais pas voir. Il revint vers le lit. Il était horrible et ruisselant de larmes :
- Monsieur le Curé, dit-il en levant sa main armée d'un marteau de tailleur de pierre sur le front de son fils... c'est assez comme ça, n'est-ce pas ? Si le bon Dieu ne veut pas le prendre, moi je vais lui donner...
- Arrêtez ! dit le prêtre. Vous seriez un assassin...

On vit alors le pauvre homme s'écrouler devant le lit où râlait son enfant. Brisé sans doute par cette dernière émotion, Lallo avait fermé les yeux :
- Remerciez Dieu, murmura le curé, votre fils ne souffre plus.
C'était fini. Lallo était mort.

(...) Et Marianne ? Peu de personnes, dans la commune où elle est née, savent ce qu'a été cette grande fille maigre, pâle et triste qui, chaque matin maintenant et chaque soir de l'été, passe en rasant les haies, menant paître deux vaches dans les marais communaux.
Jamais elle ne rit. Jamais elle ne s'arrête en chemin. Elle vit seule, toute seule, travaille beaucoup et donne tout ce qu'elle gagne aux pauvres de Chaffard.
On dit que sa chevelure si blonde est maintenant toute blanche...
Qui se souvient, là-bas, dans le petit hameau, des amours de Lallo et du Quinsonnet ?

 

Sources et lien :

 

 

 

  

 

http://www.stleger.info