80 ans, l’entraîneur de l’ESL athlétisme

a consacré sa vie à la formation des jeunes

 

Il s'agit d'un article du Journal du Centre publié le 17/05/2017 sous la plume de Sébastien Chabard :

À 80 ans, Fernand Boidevezy entraîne encore l’Espérance Saint-Léger-des-Vignes athlétisme. Avec une énergie et un humanisme puisés dans une enfance effarante.

 

Fernand Boidevezy est un infatigable détecteur de talents
qu’il entraîne, tous les soirs, au Centre Fresneau
© photo Sébastien Chabard

 

La tuyauterie part en quenouille, une neuropathie le tracasse, mais il est encore au Centre Fresneau, chaque soir, pour entraîner ses jeunes élèves de l'Espérance Saint-Léger (ESL) athlétisme.

Qu'est-ce qui fait encore courir Fernand Boidevezy à 80 ans ? "Le jour où Boidevezy passe l'arme à gauche, l'ESL athlétisme est mort", résume le président-entraîneur d'un club auquel il consacre une bonne partie de sa vie depuis plus de 40 ans. "Je ne suis plus parti en vacances depuis 1982 ou 1983. Je ne dépense rien pour mon plaisir personnel. Tout est pour les jeunes."

Fernand Boidevezy détecte, forme, entraîne, inlassablement, des enfants et adolescents de tout le sud de la Nièvre, de Nevers à Luzy. De tous milieux sociaux. Mais avec un souci tout particulier pour les défavorisés, les sans-grade, les malheureux, les mal partis, qu'il a parfois logés, nourris, dépannés, détournés de la "perdition". Pas un hasard : "Si je suis devenu celui que je suis, c'est à cause de toute la misère que j'ai vécue".

Le récit de son enfance à Charrin, pendant et après la guerre, est glaçant. Hérissé de malheurs, de douleurs, de morts. À faire passer Zola pour un auteur de boulevard. Fernand Boidevezy raconte la faim, le froid, les chagrins, les deuils d'une voix douce, grave et égale, légèrement zézayante. Ses yeux, deux saphirs enfoncés dans un visage brun cuit, luisent un peu plus intensément aux passages les plus sombres.

Le "P'tit Nanand" a survécu, miracle de résilience : "J'ai tout le temps eu de la chance". Un incroyable appétit de vivre, surtout. Il quitte l'école à 14 ans, travaille à la ferme, dans les bois jusqu'à son départ pour le service militaire, à 20 ans : "Je me croyais petit, bête et vilain. Les tests physiques et psychotechniques ont montré que j'étais très bon". Ses années à la dure ont fait de lui une force de la nature, malgré son 1,69 m. L'armée révèle le "super éducateur" qui s'ignorait en lui : "J'étais instructeur en Allemagne, pour ceux qui partaient en Algérie. J'étais aussi au contrôle aérien'. Les polydiplômés sous ses ordres se proposent de lui donner des cours du soir pour rattraper les années perdues.

 

Je ne fais pas des athlètes, je fais des hommes d'aplomb

Au retour, il entre chez Kléber, à Clichy puis à Decize, où il fera toute sa carrière jusqu'à la retraite, en 1993. Son intelligence pratique et sa rigueur font de l'autodidacte un responsable d'atelier, "technicien hautement qualifié" qui en remontre aux ingénieurs sur la science du caoutchouc. Jusqu'à concevoir les défenses d'accostage du port du Havre et monter à Paris pour le grand oral face aux cadres de la concurrence - son plus grand fait d'armes professionnel.

En athlétisme, sa "méthode" est la même, empirique et basée sur le bon sens : "Je ne fais rien comme les autres. Ce n'est ni de l'intermittent ni du fractionné. C'est du Boidevezy. J'ai fait des formations mais je n'ai rien appris. Juste ce qu'il ne fallait pas faire". Sa prédilection va naturellement au demi-fond, école de la souffrance et de la persévérance, où ses élèves brillent depuis des décennies, de Nacer Aatilah et Arnaud Pivry aux cadets actuels Corentin Péron et Perceval Plet, en passant par Angélique Périn, Daniel Baumgartner, les frères Akardjouje ou Coline Dautraix.

Les titres, les records, Fernand Boidevezy ne s'en rengorge pas : "Je ne fais pas des athlètes, je fais des hommes d'aplomb". Ce qu'il leur inculque ? "Seul le travail compte. Rien n'est gagné d'avance. Et l'honnêteté." Ses résultats sont admirés, controversés [voir notre édition du 22 janvier 2017] mais il s'en moque. La jalousie glisse sur son cuir épais, mais pas la méchanceté ni le racisme : "À une époque, j'avais pas mal de Marocains, d'Algériens, très doués, qui gagnaient beaucoup de courses. Des entraîneurs m'ont dit : "Tu gagnes tout parce que t'as que des bougnoules". Pour leur prouver leur bêtise, il dénichera "un petit blond", Arnaud Pivry, collégien et footballeur, lors d'un cross à La Machine, et en fera une terreur des chronos.

Avec Maryse, son double plus que sa moitié depuis plus d'un demi-siècle (*), il porte à bout de bras et à fonds perdus la section athlé de l'ESL : "Mon regret, c'est que je vais décéder sans avoir pu passer mon savoir sur le caoutchouc et sur l'athlétisme".

(*) Ébranlé par un accident de bûcheronnage qui faillit lui être fatal, Fernand Boidevezy a officialisé leur union : ils se sont mariés l'an dernier. 

 

 

 

 

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