bservation de M. Barrier, vétérinaire à Chartres,
sur un empoisonnement par l'arsenic,
et sur les dangers que l'on court de prescrire
des formules dont les poisons sont la base

 

"Dans le courant de février 1772, je fus consulté par le nommé Cintract, laboureur à Chauvillers, paroisse de Saint-Léger-des-Aubées, pour un de ses chevaux attaqué d'une dartre vive et ulcérée, qui occupoit toutes les parties de la génération jusqu'à l'ombilic. Je prescrivis successivement les remèdes généraux, la diète blanche, les adoucissants, les dépuratoires et le séton. Après quelque temps de l'usage varié de ces remèdes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, je fis faire des lotions avec la solution d'arsenic, à la dose de deux gros pour une pinte d'eau. Cette dose fut plus que suffisante pour faire disparoître entièrement le mal. Le restant fut oublié dans la bouteille qui, je ne sais par quel hasard, se trouva, au bout de quelques jours, rangée près de celle qui servoit ordinairement au vin. Voilà le poison le plus violent à côté et pour ainsi dire confondu avec la liqueur la plus vivifiante. Qu'en résulte-t-il ?

 

 

Cintract et sa femme sont obligés de s'absenter pour des affaires, ils ordonnent tout pour le service de la ferme pendant leur absence. Une baissière de vin blanc est destinée à la boisson des valets, une servante va à la cave avec la bouteille contenant le reste du poison, on le verse à plein verre, et il est bu à longs traits.

Jean Main, Jacques Poetrimal, Jean Layru, de la paroisse de Saint-Léger-des-Aubées, François Niauchau et Buisson, de celle de Santeuil, furent les tristes victimes de cette méprise. Ils ne se plaignirent pas longtemps de la vertu peu capiteuse de la liqueur qu'ils buvoient, car bientôt une sputation fréquente, un sentiment de pesanteur à la tête, des éblouissements, des nausées, un vomissement violent, etc, les jetèrent dans l'épouvante en leur faisant voir qu'ils étoient empoisonnés : mais quel étoit le poison, et à qui avoir recours ?

 

 

Les servantes, qui n'avoient point bu, reconnurent la méprise des bouteilles et opinèrent pour qu'on fût chercher, de préférence à un chirurgien de campagne qui, ignorant la nature du poison, auroit pu errer dans le traitement, le vétérinaire qui l'avoit formulé. J'étois heureusement à la maison et je me transportai sur-le-champ à la ferme. Je trouvai ces malheureux dans l'état le plus déplorable.

L'un d'eux, étendu au milieu de la cour sur le fumier, avoit les extrémités inférieures paralysées. Les autres, réfugiés sous des hangars ou dans les écuries, étoient sans sentiment et sans connoissance ; le vomissement avoit cessé, le hoquet lui avoit succédé, le pouls et la respiration étoient à peine sensibles, la figure bouffie, les yeux éteints, les lèvres en convulsions et retirées comme dans le ris sardonien, les mâchoires serrées, les hypochondres tendus et agités de mouvements convulsifs, etc.

Je regardai comme la seule et unique indication que j'eusse à remplir de noyer et d'envelopper les particules du poison dans un véhicule convenable, assez abondant pour fournir à l'estomac les moyens d'exercer utilement ses contractions. Je fis, pour cet effet, traire toutes les vaches de la ferme ; on ouvrit les mâchoires avec une cuiller et on versa dans la bouche quelques gouttes de lait chaud.

 

 

La déglutition fut d'abord difficile, tant l'arrière-bouche et l'œsophage étoient fortement contractés. Mais, à peine parvenu dans l'estomac, le vomissement reparut, la connoissance et le sentiment revinrent avec un vomissement plus abondant et proportionné à la boisson que les malades, alors, purent prendre eux-mêmes et continuellement. Cette première fougue passée, je fis dissoudre dans le lait dix grains de bézoard minéral pour chaque malade. Mes cinq malades en prirent deux gros et demi. Le traitement fut continué, sans interruption, aussi longtemps que les nausées et le vomissement eurent lieu. Enfin, lorsque je les quittai au bout de vingt-quatre heures, ils étoient tranquilles et me parurent hors de danger : ils ne se plaignoient que de lassitude et de foiblesse, suite des efforts violents qu'ils avoient faits. Ils avoient consommé, pendant cet intervalle, quatre-vingt-cinq pots de lait, qui équivalent à deux cents cinquante-cinq pintes, mesure de Paris. Je promis de les revoir le lendemain.

 

A peine suis-je hors de la ferme qu'une maige des environs s'y introduit et parvient à faire croire à ces malheureux, échappés à la mort, que la saignée est nécessaire pour les rétablir des fatigues atroces qu'ils ont essuyées, que ce moyen est le complément de leur guérison, etc. Elle gagne aisément leur confiance, ils livrent leurs bras et le sang coule.

Les syncopes, le délire, un assoupissement comateux furent les suites immédiates de cette opération, et ne cessèrent que pour faire place à une chaleur brûlante d'entrailles, à une soif ardente et inextinguible, à la cardialgie.

Ce fut à cette époque que je revis mes malades : le pouls étoit plein, fort, développé, la chaleur de la peau considérable, le visage rouge, enflammé, ils avoient des anxiétés. J'eus recours à mon premier moyen, c'est-à-dire au lait seul. Il survint bientôt une démangeaison très incommode, qui fut suivie de l'éruption de petites pustules semblables à celles de la gale.

Le lait fut continué jusqu'à la cessation absolue de tous les accidents, et même jusqu'à la parfaite desquamation des pustules qui eut lieu très promptement. Alors, pour terminer la cure et rappeler peu à peu l'estomac et les intestins à l'usage des aliments plus solides, j'ordonnai une bouillie dans laquelle on fit dissoudre quelques onces de manne, afin de la rendre laxative. Ils s'en nourrirent pendant huit jours, au bout desquels ils reprirent insensiblement leur nourriture et leurs travaux ordinaires. J'ai été à portée de les voir souvent depuis, il ne leur est resté aucune trace de cet accident et ils jouissent encore actuellement de la santé la plus ferme." 

Source : "Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacie"
Publié par Didot le jeune - 1783

http://books.google.fr/books?id=TlMTAAAAQAAJ

 

des coupures de presse anciennes

 

 

 

 

 

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