Mélie

 

 

Quand récemment j'ai dîné à Vivy chez René et Marie Henriette, celle-ci est allée me chercher un vieux livre des comptes de la tante Maria.
Il y était écrit, c'était en 1914 peut-être : "Aujourd'hui, la bique a vu le bouc de Mélie Graffard."

C'était un personnage de la commune, Mélie, mais quand je la connus, vers 1926, elle n'avait plus de bouc, pas même de domicile fixe.
C'était Mélie Graffard. C'était un personnage.

"Mélie, Mélie, Mé-lie..."
Les gamins sortant de l'école scandaient le nom derrière une vieille femme jaunâtre - ils étaient braves car ils étaient nombreux.
Pourtant, Mélie, redressant une taille qui devait avoir jadis fière allure, se retournant, brandissait son bâton et courait à petits pas vers le groupe : "Attendez voir, p'tits fils d'garces, que j'en bése un. Le premier que j'attrape, j'te vâs y'i botter l'cul ! "
Et elle enflait une voix presque masculine.

Les gosses s'éparpillaient comme une volée de moineaux.
Peut-être se vengaient-ils de toutes leurs peurs quand les parents excédés disaient : "Si tu n'veux pas manger la soupe, j'appelle Mélie... Veux-tu t'coucher ! Elle passe dans la rue, tu l'entends pas ?"

Et c'était vrai : Mélie servait de croque-mitaine.

Elle le savait et jouait le jeu. Parfois même, elle "en remettait".
Combien de fois n'a-t-elle pas crié devant la grille où jouait un enfant : "Attention ! Jean-Pierre, j'vâs la prendre, ta bérouette."
Et Jean-Pierre prenait la poudre d'escampette "à toutes jambes vers l'allée des Lilas à l'angle du mur".

Un vieux médecin du pays, le père Pinson (Peysonnier - surnom du vieux médecin retraité), l'avait lui-même connue.
Elle avait vingt ans alors, la poitrine provocante et la cuisse légère.
Non loin du village se trouvait un camp américain où elle remporta, dit-on, de nombreuses victoires.
Elle avait gardé de cette époque une longue capote kaki et elle allait, un grand panier à la main : "Où vâs-tu Mélie ?"
Elle répondait : "J'vâs à la parmanganade ! "
Pour la taquiner : "Qu'est-ce que lu fais, Mélie ?", elle nous rivait notre clou : "J'sés fille publique !"

Quand j'eus l'honneur de l'avoir comme cliente, le temps de sa splendeur était passé : grande femme se voûtant un peu, face ridée sous le mouchoir à carreaux.
A la saison froide, elle reprenait chaque année la capote kaki de 1918 qu'elle fermait à demi avec une épingle de sûreté célèbre longue comme la main, épaisse comme un clou.
Elle l'arborait comme un trophée, presque une médaille militaire.

Des sabots, un gourdin, la capote, c'était sa toilette.
Elle ne se déplaçait jamais sans sa brouette, son unique mobilier.

Elle y transportait d'une rive de la Loire à l'autre, selon les saisons, paniers, sacs et vêtements. Dans une serpillière, elle rangeait des vieilles assiettes ébréchées, de vieux fourneaux à alcool ramassés tout au long de la route.
Elle allait à "sa journée", ici ou là, couchant dans une grange ou dans une autre, travaillant assez régulièrement "comme un bestiau", disait-elle, et pour un petit prix.

Elle n'avait plus les succès de la jeunesse et, peu à peu, avait accepté le rôle de "fée carabosse".
Mais la fée devait, de temps en temps, se soumettre aux lois physiques qui régissent le genre humain. Elle venait me voir et demandait quelque échantillon médical : "Docteur, la dernière fois, vous m'aviez donné des p'tites graisses et pis des p'tits cierges qui m'avaient ben réussi !"
Il s'agissait de pommades et de suppositoires, concernant la face postérieure de sa généreuse personne.

Elle n'était pas douillette, on pourrait même dire qu'elle aimait les sensations fortes.
Un jour que je lui ouvrais au "calvanaucantère" un anthrax fort mal placé : "Ah ! Docteur, que vous me faites de bien ! " dit-elle, d'une voix convaincue.

Elle avait des expressions bien à elle.
Après une bronchite, je lui demandai : "Alors, ça va, Mélie ?"
Elle répondit : "Ah ! ben mieux, Docteur, j'mange comme un orgue !"

Parfois, en s'approchant d'un enfant, elle se laissait aller à une sorte de tendresse.
Elle se penchait, et, d'une voix de miel : "Ah ! le p'tit mignon ! Approche don, mon fi ! Mélie n'a fait d'mal à personne !"
Et peut-être, en cherchant bien, aurait-on pu voir filtrer une larme entre ses paupières plissées. On disait qu'elle avait eu une fille.

Elle avait une certaine honnêteté : quand elle avait empoché ses "p'tites graisses", elle revenait souvent le lendemain avec une poignée de noix ou de châtaignes "pour les gosses", même une ou deux pommes de terre qu'elle avait "chipées dans un champ".
Si on refusait, on la vexait terriblement.

Mélie savait être aimable à ses heures.
Quand j'eus épousé une charmante jeune fille aux cheveux d'un ravissant blond vénitien, elle la vit, et à la consultation suivante : "Vous avez ben choisi, Docteur ! Elle a des cheveux qui sont beaux, qui sont beaux ! C'est comme les poils de ma défunte bique."

Elle devait regretter parfois sa folle jeunesse.
Dans la salle d'attente, il lui arrivait de retrousser ses "cottes" devant un jouvenceau.
Geste professionnel, mais elle ne pouvait montrer que des jambes où saillait un lacis bleu de varices au-dessus de ses grosses chaussettes de laine grise.

Quand survint l'invasion, elle regarda, abasourdie et drapée dans sa capote kaki, les colonnes grises et vertes d'Hitler.

Le pont détruit, elle n'en continua pas moins ses voyages sur les deux rives, soit en bac, soit avec le concours du passeur Sigogne, truculent lui aussi.
Alors, on assistait à des joutes oratoires dignes des héros d'Homère.

Sigogne la "passait" gratuitement, mais elle s'obstinait, parfois matin et soir, à être accompagnée de sa brouette.
Sigogne éclatait : "Mélie, tu charries ! Tu vâs pas trimballer partout ta cage à puces."
Elle répondait, enflant la voix, et c'étaient des "noms de you !", des "noms de goué !", des "enfant d'millé ! "(injure locale qui se perd dans la nuit des temps) et l'injure suprême : "J'te d'mande pas si ta mère a accouché d'un singe !"

Puis le mot, le mot fatidique que tous attendaient, retentissait, gras et clair, pour conclure. Et l'écho le répétait sur les eaux.

Pour finir, Sigogne, bon bougre, l'acceptait quand même.
Le bachot était plein, mais en dernier ressort, la brouette était juchée sur le nez de la barque, et les brancards, singulières figures de proue, pointaient à l'avant leurs deux cornes.

Puis vint une année où l'on ne vit plus Mélie, sa brouette et sa capote.
On m'apprit qu'elle était tombée malade du côté de Charnie. Je rencontrai un jour Sigogne qui flânait sur le quai : "Alors, vous savez quelque chose sur Mélie ?"

Le passeur, d'un geste qui lui était familier, se frotta le nez, puis, goguenard, il usa d'une formule qu'il affectionnait quand il voulait annoncer un départ pour l'au-delà : "Elle a fermé son parapluie !"

 

Extrait de "Humour en Anjou"
Emile Joulain
Christine Bonneton Editeur 43 000 Le Puy

 


 Dans le même ouvrage, entre autres, ce petit poème de Jacques Pierre :

 

 

J'ai baptisé mon chat "Quat'sous"
Un vieux chat de gouttière
Au poil roux

Il est si intelligent
Que lorsque je l'appelle "Trois sous"
Il remue la queue
Mais ne bouge pas d'un poil...

Mais si je l'appelle "Cinq sous !"
Il saute sur mes genoux
Et me lèche le nez
En rendant la monnaie...

 

 

 

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